Monde nouveau ou autre monde ? – Critique du livre « S.A.R.R.A. : Une intelligence artificielle »

L’intelligence artificielle est entrée depuis peu avec force dans le débat public. Il n’est pas de semaine sans que l’espoir et bien sûr les fantasmes qu’elle suscite ne fassent l’objet de débats toujours passionnés. Trop souvent appréhendée sous les aspects d’abord facilitateur, ensuite économique et trop rarement sous celui de la philosophie encadrée par la trajectoire historique de l’Humanité, il nous faut « brûler nos vaisseaux »* pour mesurer combien il est désormais question non pas d’un nouveau monde mais d’un autre monde qui se dessine à « horizon court ».

Si comme l’affirme avec raison Nicolas Bouzou**, « la mondialisation et l’innovation constituent l’infrastructure du XXIè siècle », l’intelligence artificielle sera sans aucun doute le moteur de cet autre monde. Une chose est certaine, la France ayant perdu jusqu’à présent toutes les batailles des technologies nouvelles, celle qui s’annonce, celle de l’intelligence artificielle, sauf à être d’ores et déjà perdue, s’annonce capitale. Il n’y va rien de moins que de savoir si nous serons néo colonisateurs ou colonisés…pour très longtemps.

C’est dire que le premier polar bioéthique sur l’IA paru tout récemment aux éditions Beta Publisher ayant pour titre – S.A.R.R.A. : Une intelligence artificielle – et pour auteur David Gruson suscitera pour tout esprit curieux un vif intérêt, pour tout esprit scientifique une formidable mise en condition, pour tout philosophe un support illimité de réflexions.

Lorsque l’on évoque les épidémies en littérature, au moins deux titres viennent spontanément à l’esprit. D’autant que les deux évoquent, certes chacun à leur manière, une épidémie de peste. Bien sûr, le magistral – à défaut de le qualifier autrement ! – essai philosophique, éponyme de Camus et dans un tout autre genre, le polar particulièrement réussi de Fred Vargas***. Disons-le tout net, le roman de David Gruson se situe à la croisée de ces deux références. A la fois roman policier qui contient comme le veut le genre sa pesée d’intrigues, de suspens et d’angoisses, de conflits d’intérêt entre individus influents, de zones d’ombres que les uns et les autres s’efforcent avec détermination à dissimuler, le situant d’emblée dans les meilleurs de sa catégorie, il est aussi et surtout un essai didactique, philosophique sur les fondements même de l’autre monde. Et l’auteur de ne pas bouder son plaisir en nous posant principalement trois questions qui n’en font qu’une, celle relative à la relation consubstantielle « autre monde autre Humanité » : est-elle possible, est-elle souhaitable, est-elle meilleure ? sans pour autant refuser de nous livrer par touches successives sa propre réponse.

Une intelligence artificielle est chargée de trouver une réponse à un risque d’épidémie d’Ebola en plein cœur de Paris… Toutes les hypothèses circulent sur l’origine de la contamination, y compris celle du terrorisme biologique.

Côté roman, nul doute que David Gruson a tiré de sa brillante carrière professionnelle le décor de l’intrigue. Diplômé de l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris, de l’Ecole Nationale de la Santé Publique, David Gruson est titulaire d’un DEA en communication et d’un doctorat d’Etat en Droit de la santé. Ancien élève de l’Ecole Nationale d’Administration, il a commencé sa carrière de directeur d’hôpital à l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP) en 2002. Magistrat à la cinquième chambre de la Cour des comptes, il est conseiller technique au cabinet du Premier ministre de 2010 à 2012 en charge de la politique de santé, du handicap et de la prise en charge de la dépendance. Ancien directeur général du CHU de La Réunion, il sera Délégué Général de la Fédération Hospitalière de France.

Fort de ses expériences passées, de son vécu dirait-on aujourd’hui, le monde politique en charge de résoudre la crise est montré sans artifices. On siège dans le bureau du Président de la République aux côtés du Premier ministre, on partage les colères de la ministre de la Santé, on respire l’atmosphère anxiogène que la responsabilité écrasante nourrit, on participe en échafaudant nous-mêmes, non-initiés, les différentes hypothèses. Les rouages administratifs sont disséqués au scalpel ce qui renforce l’impression d’authenticité de cette crise et cette crise devient pour nous lecteurs tour à tour obsédante, stressante, insupportable. On croit entrevoir un héros, il meurt ! Rien n’échappe à l’auteur, ni les dénis de réalité exprimés à coup de sms vengeurs, ni les coups bas entre collègues… Et dans tout ça apparaît un commissaire de police aux allures de Maigret sans pipe !

Si les règles du théâtre classique sont respectées – unité de temps, de lieu et bien sûr d’action -, aucun doute possible, l’auteur est nourri de ce nouveau concept télévisuel que sont les séries. Il traite son histoire comme on réalise un storyboard de « 24 heures chrono », de « Homeland » et c’est pour cette raison que précisément son histoire devient la nôtre. Mais avec David Gruson, Jack Bauer ou Carrie Mathison se prénomment S.A.R.R.A. …Peu importe, « madame Bovary c’est moi » !

Cette histoire serait somme toute relativement classique, quand bien même anticipatrice, si une deuxième lecture ne s’imposait au lecteur. En fractionnant le récit par 7 interludes, (tiens, tiens ! autant de jours qu’il a fallu à Dieu pour façonner le monde – le vieux ! -), interactifs avec le roman, explicatifs des lois d’une part qui régissent les nouvelles technologies et des mythes sur lesquels l’Humanité s’est fondée, l’auteur à travers l’histoire récente et rapide de la mutation de notre quotidien, dégage avec une facilité déconcertante une prospective à court et moyen terme. Ici se mêle hypertexte et Turing, lois d’Asimov et mythe du sauveur… On comprend très vite que l’autre monde a sa propre logique, qu’il a synthétisé tout ce que l’ancien mode pouvait lui être utile. Le roman disparaît pour laisser place à des considérations que le citoyen devrait avoir présent à l’esprit sous peine d’aliéner sa liberté de penser et vraisemblablement sa liberté tout court…

Le fondement du raisonnement de David Gruson repose sur un constat : l’inexistence de l’ordre linéaire puisque le déroulement de la causalité dessine d’autres voies. D’où la nécessité de s’interroger sur la notion de hasard, ici en génétique, et au passage de tordre le coût à cette affirmation d’Albert Einstein : « le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito ! ». En effet, par une logique implacable, l’auteur en vient à dessiner la caractéristique de l’autre monde, ce qu’il appelle « la présomption de perfection » qui ne portera plus sur l’Homme mais sur la Machine. « Le contexte étant numérique, le langage naturel est bien celui de la Machine ». « L’Humanité se retrouvera dans l’imperfection du regard, dans l’approximation du diagnostic ». Et de conclure en écartant tout déni de réalité : « l’Homme sera dans l’erreur. Et non la Machine ». « L’aléa ne procédera plus de la Machine. Il viendra de l’Homme ». Ainsi l’autre monde se construira non à travers le regard « d’une Histoire achevée mais avec celui d’une historicité abolie ».

Ainsi, arguant que l’Homme par son humanité génère ses propres limites quant à l’acceptation de ses propres décisions, il acceptera sciemment et de manière irréversible de confier certains choix à une rationalité supérieure à cet effet. La Machine en étant le code grâce à sa relation intime avec Internet, devient « Je » parce qu’elle « est » et notre persona numérique absorbera notre être tout entier. Le hasard disparaîtra, deviendra le fantôme de l’ancien monde !

Il y a urgence à lire le livre de David Gruson, ne serait-ce qu’au titre de notre statut de citoyen, de démocrate, de républicain. Souhaitons que la Machine trouve dans un lien hypertexte enfoui au milieu de milliards d’autres cette phrase de Malraux : « une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie »**** !

* Cette expression fait référence au débarquement des troupes de Agathocle de Syracuse, en Afrique du nord, vers le IVè siècle avant Jésus-Christ. Lors de son arrivée en Afrique, il fit brûler tous ses navires, afin qu’il n’y ait pas de retour précoce. De ce fait, les « vaisseaux » font donc allusion aux bateaux, et « brûler » désigne la volonté de ne pas revenir en arrière.

** Nicolas Bouzou : « La Blockchain, un défi pour la France. » L’Express du 28 mars 2018.

*** Fred Vargas, « Pars vite et reviens tard », 2001 aux éditions Viviane Hamy

**** André Malraux, « Les Conquérants », 1928 aux éditions Grasset