Leçon d’histoire : l’année 39

Lorsque l’on demandait à Maurice Gamelin, chef d’état-major de la Défense Nationale, de décrire la situation du front, il répondait de la façon la plus péremptoire, voulant ainsi montrer à qui voulait bien le croire que la situation était maîtrisée : « les troupes adverses progressent suivant nos prévisions ».

 

Cette réponse, le gouvernement français l’a-t-il fait sienne, tant les nouvelles venant du front du chômage ont dépassé la côte d’alerte et tranchent singulièrement avec le stoïcisme de ses membres !

Les récents chiffres parus le 27 novembre dernier illustrent malheureusement le propos. Notre pays compte désormais 3 460 000 personnes sans emploi ou 5 150 000 si l’on comptabilise ceux qui exercent une activité partielle.

Ce n’est pas un échec monsieur le Ministre du Travail, c’est une tragédie ! En effet, depuis 30 ans soit depuis une génération, le chômage n’est jamais descendu en dessous de 7,8 % et depuis le début du quinquennat plus de 500 000 chômeurs nouveaux se sont inscrits à Pôle emploi. D’un rythme de 500 chômeurs /jour atteint au premier semestre, la tendance pour le second semestre se dessine autour du double ! Du jamais vu…

« Nous vaincrons, bien sur (!), parce que nous sommes les plus forts » disait Paul Reynaud en 1939 et dans le même esprit incantatoire François Hollande se faisait fort d’inverser la courbe du chômage. Force est de constater que toutes les prévisions concordent pour l’année 2015. A commencer par celles de l’Unedic qui prévoient 135 000 demandeurs d’emploi supplémentaires. Confirmation a été donnée très récemment par l’OCDE, pourtant bien souvent optimiste, qui ne prévoit aucune amélioration si légère soit-elle avant 2016 ;

« last et not the least », l’intérim, lors du premier semestre a chuté de manière spectaculaire à hauteur de 2,8% 1….En perdant quelques 5 000 emplois depuis le début de l’année ! Et si l’on en croit le vieux dicton populaire : « quand le bâtiment va tout va », alors rien ne va plus puisque ce secteur d’activité à lui seul chute de 20%…Rien d’étonnant puisque la construction de logements neufs est en panne… Encore une promesse de campagne biffée !

Mais, par pitié, restons zen. Que croyez-vous ? Tout est sous contrôle puisque nous avons construit la ligne Maginot. Et à Quel prix ! Modélisée, architecturée, à un moment où le besoin n’était pas présent, l’Assurance Chômage a toujours fait office de formidable amortisseur de crise. Et la crise dure depuis plus de trois décennies…

Alors pourquoi s’affoler. « Tout va très bien madame la marquise»! Continuons sans trop se poser de question. « L’imagination au pouvoir », « gouverner, c’est prévoir » et tutti quanti ne sont plus d’actualité et depuis fort longtemps… Le syndrome de la drôle de guerre n’est-il pas plus confortable !

Oublions, pour ne pas gâcher la fête, que désormais plus de 30% des inscriptions à Pôle emploi sont dus à une fin de CDD, que jamais la France a eu autant recours aux emplois courts, que selon la Dares, la part des CDD a atteint 84,2% dans les entreprises de plus de dix salariés au deuxième trimestre 2014, un record historique 2.

Le 14 janvier dernier, avant même l’ouverture des négociations paritaires sur la nouvelle convention d’Assurance Chômage, le Président de la République, au cours de sa conférence de presse, indiquait qu’il souhaitait vivement le maintien du niveau de l’indemnisation des demandeurs d’emploi… un des plus généreux d’Europe. Et après avoir agrée la nouvelle convention, le 9 octobre dernier , alors qu’elle entrait en vigueur le 1° octobre, le Premier Ministre devant la représentation nationale prenait conscience (il était temps !) ou feignait de prendre conscience du déficit abyssal de l’Assurance Chômage, brisant un soi-disant tabou…

En effet, à raison de 4 milliards d’Euros de déficit annuel, l’Unedic accuse fin 2013 un déficit cumulé de 17 milliards qui s’élèvera à plus de 21 milliards fin 2014… Et au rythme actuel du chômage, parions sans grand risque, que très vite le déficit cumulé sera porté à hauteur d’une année de distribution d’allocations…

Le syndrome de la drôle de guerre….Et passé ce moment de lucidité… Rien. Alors qu’une occasion venait d’être honteusement manquée (la négociation de la convention de l’Assurance Chômage), il eut été responsable d’ouvrir rapidement une réflexion sur la maîtrise indispensable des comptes de l’Assurance Chômage… On attendra la prochaine convention !!!

Le pourra-t-on ? A trop attendre par absence de courage, par démagogie, par peur de la rue, on risque tout simplement dans un pays plus qu’endetté (le déficit de l’Assurance chômage est comptabilisé dans le déficit des 2 000 milliards de la France puisque l’Etat se porte caution des emprunts de l’Unedic) de faire disparaître ce qui aura été un des rares exemples décisionnels d’anticipation et une avancée sociale évidente. Et les partenaires sociaux ne sortent pas grandi de cet épisode montrant, soit par leur silence soit par leur obstination à ce que rien ne bouge dans ce vieux pays, une fois de plus leur inconséquence par une absence totale de culture économique renforcée par une volonté farouche de déni de la réalité !

Il aurait été raisonnable, à l’évidence, d’introduire, à tout le moins, comme cela a déjà était fait dans les années 90, une dégressivité dans la distribution des allocations. Côté social chacun peut comprendre cette modalité puisque le corps social l’a déjà accepté à un moment ou le déficit en question était loin d’atteindre le niveau d’aujourd’hui. Ensuite, versant efficacité et Pôle emploi ayant échoué sur ce vecteur, celle-ci crée par définition l’amorce d’une synergie entre l’allocation et la recherche d’emploi de par sa dimension temporelle. Enfin, côté financier, à laisser filer le déficit c’est le système lui-même qui est menacé, à le réformer c’est pérenniser un pan de notre protection sociale.

Le syndrome de la drôle de guerre… Alors que chacun sait qu’après trois réformes successives (et chacune bien sûr définitive!) de notre système de retraite, les caisses seront vides d’ici trois ans. Laisser croître et le déficit de l’Assurance chômage et le déficit des caisses de retraite n’est guère compréhensible puisqu’en refusant toute mesure préventive et sérieuse donc drastique c’est accepter -pour ne pas dire subir- de devoir traiter à chaud et de manière frontale tous les sujets « qui ne peuvent que fâcher ».

L’époque n’est plus à l’exigence. Elle est à la facilité. Ainsi, construit-
on, jour après jour, des lignes Maginot aussi fragiles et inutiles que celle dont l’armée française s’enorgueillait.

Et on veut faire croire que les contrats aidés dans ce contexte sont une panacée. A défaut de prendre le problème à bras le corps, on socialise davantage notre société…Et 5000 contrats aidés supplémentaires pour 200 millions d’Euros sont annoncés dans la foulée, ce qui porte le nombre à près de 500 000 !!!

Personne n’est dupe! Le contrat aidé, c’est la prescription de l’eau oxygénée pour lutter contre le cancer, c’est le déphasage d’un monde obsolète au regard de mutations inéluctables, c’est la négation de la loi économique dans un univers mondialisé, dans une Europe ultra libérale, dans un pays endetté au-delà du concevable.

En effet, le contrat aidé n’est en rien une solution, c’est retarder l’échéance, et donc rendre cette échéance plus explosive. C’est croire que l’administratif est le remède de l’Economique…

Ainsi le « Munich social » dénoncé il y a vingt ans et caractérisé par un « aveuglement sur la nature du péril, une absence de lucidité et de courage, une cécité volontaire, un silence gêné, une indifférence polie à l’égard de générations d’exclus… » est toujours d’actualité.

Pire, il est devenu constitutif de l’ADN de nos gouvernants.

Une chose est cependant certaine pour qui veut regarder la réalité en face. Si personne ne peut plus faire croire au citoyen que « nous irons pendre notre linge sur la ligne Siegfried 3 !», le citoyen est par contre désormais convaincu, non pas que la classe politique dans son ensemble avait « le choix entre la guerre et le déshonneur 4 » mais entre l’effort et la faillite. En choisissant la faillite par lâcheté, la faillite, morale d’abord, financière ensuite l’effort nécessaire sera d ‘autant plus douloureux qu’il sera imposé par d’autres !

1 Baromètre Prism’Emploi cité par France Info.
2 Le Monde.fr Jean-Baptiste Chastand 27 novembre 2014.
3 Ray Ventura. Chanson de 1939.
4 Churchill.