La connivence des fronts

Notre histoire politique évolue au gré d’enjeux supérieurs à la France. A un extrême de l’échiquier, le Front national occupe une place particulière, tant par son évolution que par son actualité. René Rémond propose le 11 juin 1984 comme date de la réelle émergence du parti de Jean-Marie Le Pen, qui obtient près de 11% des voix aux élections européennes. D’un vote plus politique que sociologique, c’est aussi lors de ces élections que le FN entame sa progression par adhésion à on discours.

La pérennité du Front national dans notre paysage politique impose d’analyser sans concession le discours de ce parti d’extrême droite. Résultant d’une situation d’insécurité économique figée, le FN profite également d’une situation d’insécurité sociétale. Les caractéristiques intrinsèques du FN définissent clairement son positionnement politique : l’extrême droite n’est pas le prolongement de la droite, et la droite extrême sème la confusion en assurant un prétendu pont idéologique ainsi qu’un transfert des suffrages de plus en plus facile.

Issue d’un positionnement géographique banal au sein de nos hémicycles parlementaires, la construction intellectuelle d’une continuité avec l’UMP est une aberration. « Extrême » s’oppose à « modéré » ou à « modération ». Le schématisme des analyses comme l’indigence des propositions facilitent la position du FN et lui confèrent une ambition originale : il ne souhaite pas gouverner. Caractéristique des extrêmes, tant à gauche qu’à droite, le refus de participer aux responsabilités politique nous éclaire. Pour ce qui est du FN, le simplisme réducteur sur l’état de la France et les solutions proposées empêchent de gouverner et présentent toutes les facilités du populisme.

L’autre aveu du FN qui le place en tant qu’extrême réside dans l’appellation marketing répondant au dernier avatar de la réflexion politique pour Marine Le Pen : le mot-clé #UMPS. Par dénonciation d’une connivence supposée, le Front national se place résolument à l’extrême de l’échiquier politique.

Les convergences avec l’extrême gauche, notamment sur le plan économique, ramènent à une position commune plus extrême que radicale.

Quant à l’attachement à se dédouaner du qualificatif d’extrême, l’énergie dépensée pour cela est la même au Front de gauche qu’au Front national. Tous deux dénoncent des boucs émissaires abstraits – comme la mondialisation ou la finance, conjointement, ou les immigrés et l’islam pour le FN – et appellent à la même conséquence : l’isolement de la France.

Par une contorsion idéologique sans pareille, le gaullisme se trouve mêlé aux ambitions du FN. par un amalgame entretenu à grand renfort d’images, certains dirigeant du FN oublient volontairement la continuité française qu’assume le gaullisme avec la Révolution et le République. De plus, le gaullisme ne recèle aucune trace de xénophobie ou de théorie raciste, dont certains tenants du front national sont friands. Dans la philosophie gaullienne, la nécessité d’un Etat fort ne justifie pas un interventionnisme économique, digne du Front de gauche. Il ne se fonde pas non plus sur l’exclusion, comme le suggère le Front national. Bien au contraire, le besoin d’Etat vient de la diversité « des peuples », comme l’écrit de Gaulle dans ses Mémoires d’espoir (tome I, le Renouveau, 1958-1962).

L’ouverture au monde, héritage des Lumières, n’est pas accessoire quand on est français et n’est pas synonyme d’universalisme béat. La justification de la préférence nationale par l’exclusion est une constante de l’extrême droite à travers l’histoire. Pendant que le FN s’attache à disqualifier la France, tant dans ses postures que par d’ineptes propositions, nous devons plutôt nous préoccuper de la baisse de l’attractivité de la France dans le monde et en Europe, principal baromètre de notre puissance.
Aujourd’hui, nos concitoyens appellent de leurs voeux de nouvelles exigences. La conquête du pouvoir et son exercice ne se feront pas sans clarté des idées : les Français auront à se prononcer sur le redressement de la France ou à de nouveau ériger l’immobilisme en principe d’action politique. N’ayons pas peur de nos convictions, soyons sincères. Il ne suffit plus d’avouer avoir laissé le terrain libre aux extrêmes de tous bords : la modération n’exclut pas le courage politique.
Par Rudolph Granier
Le 19 mars 2015 dans Valeurs actuelles