2030 – Conscience réveillée par le chaos – Jeannick Tarrière

 

Notre série estivale vous plonge en 2030, chaque auteur imagine l’évolution de notre Protection sociale.
A travers cette fiction, ils laissent libre cours à leur imagination… A lire où que vous soyez !
Bonnes vacances à toutes et tous.

 


Lire les actes précédents de notre série estivale

 

Le 30 Août 2030, la ville de Biarritz accueille les responsables du monde entier pour le colloque organisé par l’OMS « Universal Health Coverage 2030 » dont la France a pris le leadership.

À quelques jours de l’événement, l’effervescence des préparatifs envahit le Palais de l’Élysée. À vingt-deux heures, la Présidente décide de siffler la fin de la partie. Elle s’apprête à recevoir un hôte très particulier, son prédécesseur.
– Monsieur le Président…
– Madame la Présidente, quel bonheur de vous voir pour cette date si particulière.

Dès ses premiers mots, il voulait souligner combien il avait été sensible au choix de la date. C’est un 30 Août, qu’il avait annoncé qu’il quittait le gouvernement, que tout avait commencé pour lui comme pour elle par voie de conséquence. Il était a priori moins convaincu du choix de la ville et de ce qu’elle lui évoquait.

Dans le cadre du G7 organisé fin août 2019, à Biarritz, la France avait appelé tous les pays à se doter d’ici à 2030, d’un système de Protection sociale pour tous et d’un ordre public social incluant un salaire minimum, comme la France le défend au niveau européen. « Quelque chose ne fonctionne plus dans ce capitalisme qui profite de plus en plus à quelques-uns. Je ne veux plus que nous considérions que le sujet d’ajustement économique et de la dette prévaut sur les droits sociaux ».
Cette déclaration reprenait presque mot pour mot la vive charge de Nicolas Sarkozy, au lendemain de la crise de 2008, contre « un capitalisme financier devenu fou à force de n’être soumis à aucune règle et dont on commence à mesurer à quel point il peut être destructeur ».

À l’instar des autres chefs de l’État, il avait repris à son compte les engagements du Business for inclusive Growth (B4IG). Cette coalition de 34 multinationales, pesant plus de 1000 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel, a signé une charte les engageant à « intensifier leur action pour faire progresser les droits humains à tous les stades de leurs chaînes de valeur… et à renforcer l’inclusion dans leurs écosystèmes internes et externes ». Sur le plan intérieur, il avait fixé comme priorité, lors de l’acte II du quinquennat, la construction d’« un État providence émancipateur, universel, efficace, responsabilisant, c’est-à-dire couvrant davantage, protégeant mieux, s’appuyant aussi sur les mêmes droits et les mêmes devoirs pour tous ».

 

« Les concepts étaient plutôt flous et les annonces d’avancées concrètes hasardeuses. Ministre des solidarités et de la santé à l’époque, la Présidente se souvient d’avoir demandé à corriger le libellé de l’engagement des principales organisations internationales (OMS, OCDE, Fonds mondial, Banque mondiale) à partager des connaissances sur les soins de santé primaires. »

 

Les concepts étaient plutôt flous et les annonces d’avancées concrètes hasardeuses. Ministre des solidarités et de la santé à l’époque, la Présidente se souvient d’avoir demandé à corriger le libellé de l’engagement des principales organisations internationales (OMS, OCDE, Fonds mondial, Banque mondiale) à partager des connaissances sur les soins de santé primaires.

Les foyers de contestation se multipliaient et le feu des « gilets jaunes » couvait encore. La douceur de l’été n’avait pas apaisé la colère des urgentistes. Dans tout le pays, six mois après le début de ce mouvement, 217 services d’urgence sur 520 se déclaraient en grève. Les mesures en réponse à cette crise ne devaient être annoncées qu’à la mi-septembre. Il était urgent d’attendre : le parti présidentiel organisait le « Campus des territoires » à Bordeaux, les 7 et 8 septembre, il ne fallait pas interférer sur ce rendez-vous majeur en vue des municipales en mars 2020.

Le samedi 7 septembre 2019 à 23h17, un coursier livreur de repas heurte un Noctilien. Transporté d’urgence, il n’a pas pu être sauvé.

Compte tenu de l’identité du livreur, l’affaire s’annonce délicate. Le secrétaire national du syndicat des coursiers à vélo contacte un directeur social media avec lequel il a échangé lors d’une manifestation, place de la République. Ce professionnel connait le secteur des livraisons de repas et des start-up, diplômé du DEA de Droit social de la Sorbonne, il est passé par les Départements « RP », « Riposte » « Influence » des grands groupes de conseil en communication.

À deux heures du matin, le secrétaire général valide la stratégie de communication basée sur un lobby citoyen. Il sait que la génération 15-25 ans, à travers les réseaux sociaux, fait bouger les lignes. L’action consiste à interpeller le Président sur sa promesse d’émancipation pour mobiliser les travailleurs indépendants et les “slashers” (travailleurs cumulant plusieurs activités) qui, bénéficient d’une Protection sociale minimaliste. L’interpellation basée sur un sujet d’intérêt général conduira le consommateur à s’interroger et à se conduire en « consom’acteur ».

Le dimanche matin, la dépêche AFP relatant les circonstances de l’accident mortel est reprise lors des lancements et inscrite dans les bandeaux des grands rendez-vous politiques dominicaux. Les invités de ces grands débats ne s’éternisent pas dans de périlleux commentaires. Comme pour Mourad, jeune homme âgé de 24 ans dans le coma après avoir chuté à vélo le jeudi 8 août, à Mulhouse lors d’une livraison, la plateforme a publié un communiqué précisant qu’elle s’engageait exceptionnellement à payer tous les frais d’hospitalisation. Pour une personne décédée, la précision est funeste.

L’armada de juristes de droit social de la Sorbonne mobilise tous les directs, pour expliquer comment les plateformes trouvent dans la technologie et le droit social matière à pratiquer une « forme d’évasion sociale ». Les JRI (Journalistes Reporter Information) diffusent leurs reportages, livrent les sons des interviews. Les portraits sont envoyés : le visage souriant et lumineux du jeune homme envahit tous les écrans.

À 18h00, l’identité du jeune homme est dévoilée : il s’agit du fils d’un des acteurs les plus aimés des Français. Immédiatement, les hommes politiques se précipitent sur Twitter pour s’émouvoir des conditions tragiques dans lesquelles cet acteur adulé a perdu son fils.

 

« Au « Vingt-heures », Maxime devient un symbole. Les auteurs des tweets courent sur les plateaux de télévision pour répéter les éléments de langage reçus sur la boucle de leur messagerie cryptée, dans le train de retour de Bordeaux. Les réseaux s’enflamment contre cette élite qui ne pleure que les siens. Incapable de compatir à la réalité sociale, sauf quand elle est se reconnait dans les victimes. »

 

Au « 20 heures », Maxime devient un symbole. Les auteurs des tweets courent sur les plateaux de télévision pour répéter les éléments de langage reçus sur la boucle de leur messagerie cryptée, dans le train de retour de Bordeaux. Les réseaux s’enflamment contre cette élite qui ne pleure que les siens. Incapable de compatir à la réalité sociale, sauf quand elle est se reconnait dans les victimes.

Les chaînes d’information confrontées à des scores d’audience calamiteux suite au recrutement de nombreux politiques comme éditorialistes, sont ravis d’accueillir les « nouveaux visages » envoyés par le communicant. Confrontés à leurs récits et à leurs interpellations, les responsables politiques sombrent en citant l’article 20 du projet de loi d’orientation des mobilités. Un député plus fragile que les autres annonce sa démission en direct, avant de se raviser sur twitter.

À 22h00, le père de la victime demande à tous ceux qui n’ont pas eu d’élan de commisération matinale de lui épargner leur sollicitude nocturne. « Hier soir, il s’agissait déjà de mon fils, c’est la même personne, que nous pleurons depuis hier soir, 23h17, alors taisez-vous, agissez ». Il remercie les services hospitaliers : « Des gens formidables qui travaillent dans des conditions indignes ». Le rassemblement, Place de la République réunit déjà 100 000 personnes, des urgentistes les rejoignent. Sur les pancartes brandies, on peut lire cet aphorisme « Acte 2 du quinquennat : Après l’évasion fiscale, le président des riches crée l’évasion sociale ».

Au cours de la réunion de crise à l’Élysée, le Premier ministre propose pour éviter que les urgences ne s’enflamment, et ruinent tout espoir pour les municipales, d’organiser une réunion d’information avec tous les représentants du monde de la santé concernés, pour leur dévoiler les mesures. La ministre irait l’après-midi dans un service d’urgences pour relayer le satisfecit à l’annonce de ces mesures.

– Cela suffit, j’en ai assez… Ces réunions ne servent à rien. Il faut désinstitutionnaliser ce secteur, désinstitutionnaliser la politique en général… Donnez des blouses aux institutionnels qui sont médecins pour qu’ils retrouvent le lien avec la souffrance, l’angoisse… Le soin est un pilier de notre démocratie… Je vous le dis parce que je le crois fondamentalement, un pays qui sait soigner est un pays qui peut guérir…. Depuis plus de vingt ans, nos politiques obligent les médecins à sortir d’une approche purement clinique pour se consacrer à des fonctions organisationnelles, sociales, réglementaires. Ils sont de moins en moins nombreux à vouloir exercer, à soigner. Notre politique ne repose sur aucun paradigme. Alors que le soin rend capacitaire l’individu, notre approche reste purement déficitaire. Qu’entendez-vous par émancipation ? Je le répète : quel est le paradigme de notre système de santé ?

Une semaine après, à la tribune de l’ONU, le chef de l’Etat commence par ces mots : « Ce sont nos échecs qui alimentent les extrêmes et le rejet de l’autre. Quand le peuple, quelles qu’en soient les catégories, ne trouve plus sa part de progrès, il ne peut plus adhérer à un régime politique tel qu’il se présente devant lui. Nos concitoyens veulent plus de sens, de proximité et plus d’humanité. Nous avons construit des bonnes réponses trop loin de nos concitoyens ou en considérant qu’il y avait des « sachants » et des « subissants » et je pense que c’était une erreur fondamentale. Notre responsabilité collective, c’est de transformer la gouvernance de nos pays, la manière d’être et de faire avec l’ensemble des parties prenantes et de remettre l’homme au cœur, l’humanité au cœur. C’est, je crois le combat qui est le nôtre pour les années à venir.»

« L’Etat ne doit pas bâtir des cathédrales à lui-seul, mais doit définir les règles élémentaires de construction, fabriquer les clés de voute, et inviter chacun à apporter sa pierre à l’édifice, au service d’une œuvre construite collectivement. La France veut mobiliser in situ l’innovation pour lutter contre les inégalités d’accès aux soins, pour permettre aux médecins et professionnels de santé de s’installer au plus près des patients et gérer leur parcours de santé. Nous allons bâtir un modèle de protection sociale du XXIème siècle favorisant une production de la santé basée sur les enjeux du XXIème siècle, dans le cadre d’un humanisme rénové et de valeurs éthiques fortes ».

Le Président souhaitait que ce soit de cette déclaration dont tout le monde se souvienne, lors de l’inauguration, le 30 Août 2030. Le congrès de l’OMS serait ensuite le temps de détailler le chemin et la force de l’innovation française qui avait réussi en à peine 11 ans à inventer un écosystème du soin, efficient, solidaire et durable. A faire sens et solidarité.

Pour clôturer cette réunion de préparation, elle s’entendit répliquer, sans pouvoir réprimer, un léger fou rire :

– Vous avez raison, Monsieur le Président, cela suffit…

Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. À l’opposé de la construction de Fake news, l’auteur a pour cette fiction, repris des prononcés de discours officiels, pour faire du faux avec du vrai. À vous de les retrouver…

Jeannick Tarrière, membre du Comité Directeur du CRAPS et Fondatrice de Traits d’union