Pôle emploi un naufrage ?

Hervé Chapron, membre du CRAPS, raconte pour la première fois sa vision de ce qui a été qualifiée de « plus importante réforme des trente dernières années » et s’interroge à travers « l’expérience de Pôle emploi » sur la capacité de la France à se réformer.

« Fiasco », « naufrage », « échec » : dans un livre à paraître jeudi, Hervé Chapron, ex-directeur général adjoint de Pôle emploi, fait « l’autopsie » de la fusion ANPE-Assedic, réalisée dans « l’impréparation totale » lors du quinquennat précédent, et il juge l’assurance chômage « condamnée » si rien n’est fait. « En lançant Pôle emploi en 2008, le gouvernement promettait le plein emploi en 2012, grâce au plus grand opérateur européen de l’emploi, à effectif constant et sans surcoût. Aucun de ces objectifs n’a été réalisé », assène-t-il. Chargé de l’audit au sein de la direction de Pôle emploi, Hervé Chapron a pris sa retraite en août 2012. Avec Patrick Lelong, journaliste à France Info, il cosigne Pôle emploi, autopsie d’un naufrage, aux éditions de l’Opportun.
Alors que le chômage explose depuis 2008 (record de 3,42 millions de chômeurs en juillet), les conseillers de Pôle emploi sont submergés, avec des portefeuilles de plus de 110 demandeurs d’emploi en moyenne contre 60 prévus initialement. En parallèle, le budget du service public de l’emploi a grimpé de 3 à 5 milliards d’euros et ses effectifs, de 45 000 à 50 000, selon Hervé Chapron. « Les responsables du naufrage, ce sont les politiques », assure-t-il sans détour. Et il énumère, au fil des pages, les chefs d’accusation : « amateurisme », « absence totale de vision », « absence de connaissance du dossier ». « La fusion s’est faite très rapidement, dans un état d’impréparation totale », se souvient l’ancien dirigeant. Pour que « ça se voie », le gouvernement a mené sa réforme selon « un calendrier serré et irréaliste », écrit-il.
Pôle emploi est né en 2008 du mariage entre l’ANPE (Agence nationale pour l’emploi) et de l’Assedic (organisme chargé des allocations chômage), un rapprochement qui relevait du « bon sens » pour le président de l’époque Nicolas Sarkozy, qui citait en exemple les « guichets uniques » allemand et britannique. « On a simplement oublié une chose : l’Allemagne et le Royaume-Uni avaient préalablement fait la réforme des allocations chômage. Nous, on s’est contentés de la réforme administrative », regrette Hervé Chapron. Pour l’ex-directeur général adjoint, la France est « structurellement, culturellement, dans un traitement social du chômage. L’allocation chômage est l’alibi pour ne pas prendre des décisions brutales ». Des « mesures draconiennes » qu’il juge d’autant plus nécessaires que les comptes de l’assurance chômage sont dans le rouge vif : 3,8 milliards d’euros de déficits prévus en 2014 pour une dette de 21,4 milliards. Faut-il toucher aux allocations chômage ? « On va y être contraints », prévient-il, appelant à réfléchir à « la durée » et à « la dégressivité » des indemnités. « Si on ne fait rien, le système est condamné », alerte-t-il.
« Syndrome du hamster »
Avec Patrick Lelong, il pointe du doigt un autre vice de fabrication : le « statut désuet, obsolète et inopérationnel » de Pôle emploi. Selon Hervé Chapron, « il n’y a pas eu fusion de l’ANPE et des Assedic, mais absorption des Assedic par l’ANPE », ce qui « a donné un aspect irrémédiablement administratif » à la nouvelle entité. « Or, l’économie est plus forte que l’administratif », estime Hervé Chapron. Pour cet ancien des Assedic, « il y a eu un choc culturel énorme entre les 30 000 ex-agents de l’ANPE et les 14 000 des Assedic », ajoute-t-il. « Nous, on avait une culture du résultat, ce qui manque à Pôle emploi », selon lui. « Chaque entité doit pouvoir prouver en quoi son existence est fondée », poursuit-il. « Sinon, elle tombe dans le syndrome du hamster : elle pédale, mais la roue n’avance pas. »
Hervé Chapron est toutefois moins sévère avec Jean Bassères, qui a pris les rênes de Pôle emploi fin 2011. Son plan Pôle emploi 2015, bien que « peu ambitieux », a été « une agréable prise de conscience », salue-t-il. Jean Bassères a réorganisé le suivi des demandeurs, avec trois niveaux de prise en charge : « renforcé » pour les plus en difficulté, « guidé » pour la catégorie intermédiaire et « suivi » pour les plus indépendants. Mais « là encore, on est restés au milieu du gué », estime Hervé Chapron. Selon lui, l’opérateur doit impérativement « se décentraliser », devenir le « pivot de la formation professionnelle » et, surtout, « développer ses relations avec les entreprises pour capter les offres d’emploi ». « Aujourd’hui, les cabinets de recrutement et les agences d’intérim catalysent les offres beaucoup plus que Pôle emploi », constate-t-il. Pour lui, l’opérateur doit développer un « plan marketing » pour que les entreprises aient le réflexe de se tourner vers lui.