Place à la santé au travail

Bruno Maurin dirige le service interentreprises de la Santé au travail en Mayenne (SATM). Accueillie par l’Ocirp, l’assemblée du Craps a ainsi pu apprécier son expertise sur un sujet primordial mais largement ignoré. La médecine du travail est issue de la loi du 11 octobre 1946, dans le même esprit que l’instauration de la sécurité sociale. Elle est récemment devenue la santé au travail.

Ce système se présente sous deux formes distinctes : des organismes créés par les entreprises, forcément autonomes vis-à-vis de ces dernières ou des services interentreprises, constitués en associations de loi 1901. On ne dénombre qu’entre 800 et 900 services autonomes en France. Par exemple, Lactalis, leader mondial sur le marché des produits laitiers, n’a pas créé son propre service. Même avec 1000 salariés, il peut être plus avantageux de se tourner vers les services interentreprises, essentiellement destinées aux petites et moyennes structures.

Quoi qu’il en soit, l’entreprise ne peut jamais se dégager de la responsabilité de la santé au travail. La responsabilité est toutefois partagée avec le service interentreprises et l’administration. De toute façon, les contentieux sont fort heureusement assez rares. La cotisation est à la charge unique de l’employeur, pleinement responsable par ailleurs : il est donc compliqué d’aller vers le paritarisme. Pourtant, le conseil d’administration peut aller jusqu’à une répartition équitable entre salariés et employeurs, mais le président, qui décide en cas de litige, est toujours issu du collège des employeurs.

Par ailleurs, il s’agit avant tout d’un système de prévention, plus qu’un système de soins. En 2004, nous avons ainsi évolué de la « médecine du travail » vers la « santé au travail ». Le système est très individualisé, très consommateur de temps médical, et reposait uniquement sur le médecin, étant à ce titre très franco-français. Le législateur a récemment œuvré (2004 et 2011), pour aller vers un travail plus collectif, intégrant la pluridisciplinarité, qui passe notamment par une délégation de certaines tâches aux infirmières. Il doit ainsi s’adapter à l’évolution du travail en France.

Actuellement nous faisons face à une pénurie de temps médical, mais les constats divergent terriblement selon les spécialités et les régions. La santé au travail n’échappe pas à ce problème. Il y a actuellement 5500 médecins du travail, sur les 8 prochaines années on attend 2500 départs en retraite et seulement 50 nouveaux praticiens par an : le nombre de médecins du travail sera tout simplement divisé par deux entre aujourd’hui et 2020. Le numerus clausus, imprudemment manipulé jusqu’à la fin des années 1990, est évidemment une cause majeure.

Au-delà des médecins, la santé au travail représente au total 14000 salariés. C’est un système contraint, et vécu comme tel, alors qu’il a une importance primordiale, ça ne favorise pas une culture de la prévention, pourtant inhérente à ce système.

Le système s’adresse aux salariés, car tout part du contrat de travail et du lien de subordination entre l’employé et son employeur. Répondant à une interrogation, Bruno Maurin a également précisé que le médecin du travail n’était pas totalement séparé du médecin traitant, ce n’est pas formel mais il y a des interactions. Le dialogue reste modéré mais il existe et se développe. Le système a le défaut de permettre l’existence de rares cas ambigus, notamment si le médecin de la caisse primaire préconise une reprise et que le médecin du travail prescrit une interruption de travail. La caisse suspend alors les indemnités d’un salarié qui ne peut travailler. Certes le système n’encourage pas ce genre de cas, mais il le permet. Le médecin du travail est humain, il n’empêchera pas un salarié de reprendre le travail s’il le faut, selon la particularité du cas. Le concept d’inaptitude semble de toute façon dépassé, étant devenu une sanction.

L’importance de la santé au travail n’a d’égale que sa méconnaissance générale. Suite au premier dîner-débat de 2013, Jean-Claude Mallet a donc pu saluer une intervention très riche et on ne peut plus éclairante. Parisien de naissance mais installé à Laval, Bruno Maurin est évidemment un homme atypique. Il n’en fallait pas moins pour lancer brillamment l’année du Craps.