Vers une Protection sociale hélicoptère ?

En faisant, lors de sa visioconférence avec le monde culturel, référence d’une manière inattendue à Robinson Crusoé, le Président de la République ne disait-il pas l’incapacité du « nouveau monde » à répondre ponctuellement à cette revendication portée par les intermittents du spectacle et à bien d’autres aussi ?

Si le coronavirus a frappé tout aussi rapidement que violemment, la crise inédite qui en résulte vient après celle des Gilets jaunes, celle des affrontements provoqués par la réforme de l’Assurance chômage puis enfin celle des retraites. De toute évidence, son terrain d’opération était déjà bien dégradé.

Ces « préalables » ont affirmé une volonté réformatrice et conforté aussi une pratique héritée de l’ancien monde : l’État débourse (les GJ) et l’État malgré son credo de l’universalité crée des exceptions (les retraites) qu’il nomme pudiquement des particularismes. La réforme de l’Assurance chômage apparaissait à l’analyse, seule, à traduire in fine dans les faits une réforme qui nous rapprocherait du nouveau monde.

Mais, voilà que cette crise sanitaire fait repousser cette réforme pour recourir, comme jamais, à ce dispositif de protection qu’est l’Assurance chômage. Ce modèle coûteux, qui ne favorise pas le retour à l’emploi, à la gestion archaïque – le paritarisme -, est aujourd’hui l’instrument privilégié pour secourir l’Économie et, presque de manière caricaturale, en tout état de cause simpliste pour sauver du naufrage le monde culturel.

Le nouveau monde semble n’avoir pas activé son imagination pour assumer ses ruptures et dessiner des horizons inédits. Rien de neuf pour se confronter frontalement aux réalités des temps de crise, pas d’autre savoir-faire que celui de mettre en surchauffe les outils qu’il fallait, il y a peu encore, jeter ! Si le nouveau monde avait commencé le démontage un à un des vaisseaux de l’ancien monde, il ne les avait pas encore brûlés. C’est heureux !

Après la fin du bashing social prononcée lors de l’allocution présidentielle du 12 mars, le coup d’arrêt du détricotage du système de Protection sociale à la française serait enclenché !

C’est ainsi que le recours massif, généralisé et généreux à l’activité partielle aura été une arme maîtresse du dispositif de gestion de crise. Plus de 12 millions de salariés ont bénéficié de cette possibilité créée par les partenaires sociaux dans les années 80. Tout au plus, le Gouvernement s’est-il contenté de conforter ce dispositif en accordant aux bénéficiaires l’abondement aux régimes de retraite.

Du côté des intermittents du spectacle, régime dérogatoire du régime général de l’Assurance chômage et ancien s’il en est, puisque déjà le Front populaire en avait esquissé un embryon, devant une véritable Bérézina du secteur, le gouvernement, sur simple demande, proroge d’une année les droits au-delà des mois où toute activité aura été impossible.

Conséquence de ce nécessaire « quoi qu’il en coûte », ces mesures imposent au régime d’Assurance chômage dont la gestion paritaire était jusqu’alors contestée par les pouvoirs publics pour sa générosité chronique, une dette de près de 50 milliards d’euros…

Rien de très nouveau donc ! Bien au contraire ! La Protection sociale c’est l’argent hélicoptère et la dette !

L’Assurance chômage accusée il y a moins de douze mois de tous les maux, est devenue le navire amiral de la lutte contre la tempête qui souffle sur l’Économie. Le chômage partiel avait déjà été utilisé au début des Trente Piteuses lors des restructurations massives et des délocalisations qui alors était la panacée pour les chefs d’entreprise. En reconduisant purement et simplement le dispositif propre à la permittence, là encore aucune innovation n’a été recherchée. On aurait pu imaginer, pour sauver cette exception française, un financement solidaire et pour le coup universel ou la création d’un fonds alimenté par un prélèvement lors de la vente ou la diffusion d’œuvres tombées dans le domaine public…

Face à pareille crise, on aurait pu espérer voir réapparaître Cortés. La référence aurait été directe, logique, cohérente. Cortés fameux conquistador qui pour s’emparer du royaume des Aztèques et fonder la Nouvelle Espagne brûla ses vaisseaux. Non, on a fouillé les malles, puis on est descendu dans les cales, on a sorti et mis sur la table le jambon et le fromage ! Ce fut Defoe à la place de Cortés !

Il faut voir là le nouveau monde agir à sa manière : agir seul et spontanément. Les Partenaires sociaux ont été ignorés. Les « grands parents » voient leur héritage éreinté sans mot dire. Preuve de sagesse ? Non ! Les uns n’ont pas manqué de, rapidement, faire leur le « quoi qu’il en coûte » en demandant, encore, des allègements, report et annulation de charges. Les autres semblent sujets à une maladie grave de la mémoire et ont perdu toute agilité. Certains, retrouvant même les réflexes de leur plus tendre enfance, font comme des caprices, ils ne veulent pas aller à l’école !

La start-up nation a levé des fonds. Des fonds publics. Pour que tout change, faut-il vraiment que rien ne change ? L’ombre de Tomasi di Lampedusa devient obsédante. L’on perçoit déjà que la reprise sera, cette fois encore, moins dynamique en France que ce qu’elle est, habituellement, ailleurs. Ce sera une nouvelle conséquence de l’ancien monde, forcément ! Les architectes du nouveau monde ne l’ont pas encore rendu possible, il leur était donc impossible de ne pas faire avec les possibilités qu’offre encore l’ancien monde. Ils sont devenus de facto les gardiens du patrimoine. Il faudra bien, cependant, le réformer un jour. Il faudra bien avoir une vision et donner un sens à ce nouveau monde, avant de lui donner un contenu… Pour entrer dans l’Histoire !

Hervé Chapron – Ex-Directeur Général Adjoint de Pôle emploi, Membre du Comité Directeur du Cercle de Recherche et d’Analyse sur la Protection Sociale (CRAPS)

Michel Monier – Ex-Directeur Général Adjoint de l’Unédic, Membre du Cercle de Recherche et d’Analyse sur la Protection Sociale (CRAPS)

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