Un lien entre cancer du sein et déodorants? « Gare aux généralisations hâtives »

Plusieurs études, dont une publiée en début de semaine, pointent du doigt le rôle des déodorants dans le cancer du sein. Pourtant, aucune n’a prouvé avec certitude ce lien, selon un spécialiste du cancer.

L’utilisation d’anti-transpirants influe-t-elle sur le risque de développer un cancer du sein? Si de nombreuses études menées à travers le monde vont en ce sens, aucun organisme de santé n’a pour le moment établi de façon scientifique ce lien. L’ANSM (Agence nationale de la santé et du médicament), ou la Commission européenne, évoquent un manque de données concernant les sujets humains. Alors que penser des conclusions de ces études? Les explications de François Eisinger, spécialiste du cancer, épidémiologiste et membre du comité d’éthique Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale).

Une récente étude, qui expose un lien entre les sels d’aluminium présents dans certains déodorants et l’apparition de cellules mammaires cancéreuses chez les souris, vient d’être publiée dans The International Journal of Cancer . Ces résultats vous étonnent-ils?

Je ne remets pas en cause les résultats de cette l’étude, qui semble être sérieuse et de bonne qualité. Mais il faut faire attention aux généralisations hâtives. Si la question est de savoir si l’utilisation à forte dose de sels d’aluminium augmente les risques de cancer chez la souris, la réponse est indiscutablement oui. Mais on ne peut pas pour autant en déduire que, lorsque ces sels sont présents dans des déodorants, les personnes qui les utilisent sont susceptibles de développer un cancer du sein. D’autant plus que l’étude porte sur des animaux et non des humains.

On peut généraliser les résultats lorsque les contextes et les zones d’études sont proches. Si une étude porte sur l’obésité chez les Ecossais, on pourra facilement considérer que ces résultats concernent aussi les Français. Mais d’autres généralisations, comme ici, sont abusives et hasardeuses. On détourne l’attention des gens des risques importants pour leur santé.
Pourtant, ce n’est pas la première étude à ce sujet.

La question de l’usage du déodorant qui augmenterait le risque du cancer du sein est un serpent de mer qui revient depuis 2000. Mais on manque de travaux concernant des sujets humains et les études à ce propos ne sont pas concordantes. Certaines affirment qu’il y a effectivement un lien, d’autres font part de leurs doutes et une autre a même conclu que le déodorant pourrait diminuer les risques de développer un cancer du sein… Certaines études encore pointent du doigt le rôle du paraben contenu dans ces anti-transpirants et celui non des sels d’aluminium.

Quel type d’étude faudrait-il mener pour infirmer ou confirmer ce lien de façon intangible?

Pour le moment, on se retrouve face à des données expérimentales, qui bénéficient d’une forte résonance sociale en raison de la répétition du message, que l’on entend à longueur de temps. Pour savoir si, véritablement, l’usage de déodorant influe sur le risque de développer un cancer du sein, il faudrait mener une étude sur 5000 femmes, qui pendant 20 ans ont utilisé du déodorant. C’est très cher, ça prend du temps, mais c’est fiable. Pour le moment, on demande seulement aux femmes qui ont développé un cancer du sein si elles ont utilisé du déodorant.

Comment expliquer qu’en 2011, l’ANSM qui s’est dit « incapable de trancher » sur cette question, a pourtant préconisé aux utilisateurs de déodorants de ne choisir que les produits qui présentaient un taux de sels d’aluminium inférieur à 0,6%?

La position de l’ANSM c’est: « Je n’en sais rien, mais dans le doute, évitons ». Une dernière étude, parue dans une très sérieuse revue sur l’épidémiologie en 2013 affirme qu’on n’a toujours pas la réponse concernant un potentiel risque de cancer. Cela implique que si le risque existe, il est faible. On n’est dans tous les cas bien loin du risque important du tabac sur la santé, connu depuis 100 ans, ou de celui l’obésité.

Source : lexpress.fr