«Travail», «besogne», «taf»… mais d’où vient le boulot ?

Il existe aujourd’hui sous différentes formes. Le travail ou plus prosaïquement le «boulot» fait intimement partie de nos vies. Mais d’où vient cet étrange terme familier ? Claude Duneton (1935-2012) avait mené l’enquête.
Bizarrement, le mot boulot, qui a fini par égaler en fréquence d’emploi le mot «travail» dans la bouche de nos contemporains de tout âge et de toute éducation, est d’origine relativement récente et un peu ambiguë. Son apparition, timide, ne date que des années 1880, mais surtout, lors des rares emplois relevés avant 1900, il est orthographié bouleau, comme l’arbre. Ainsi apparaît-il pour la première fois dans un lexique: «Bouleau, travail», en 1894, dans le Dictionnaire de l’argot fin de siècle de Charles Virmaître, lequel le présente comme un «négologisme».
De surcroît, Virmaître lui donne une origine surprenante, se fondant sur la graphie d’alors et en totale opposition avec l’étymologie que lui attribueront plus tard les linguistes. «Ce mot, commente Virmaître, a pris naissance chez les sculpteurs sur bois parce que tout morceau de bois à travailler est un bouleau. Cette expression s’est étendue à tous les corps de métier qui disent: «Je cherche du bouleau (Argot du peuple).»
L’attestation est précieuse, certes, mais l’explication est pour le moins douteuse, car on ne sait pas où l’auteur a pu dénicher cette information: morceau de bois à travailler = bouleau? Elle n’est attestée nulle part ailleurs… Ou bien s’agit-il d’une confusion avec un terme présenté un peu plus tard par Hector France, Boulot (sic) rogation d’artiste: «On appelle boulot dans l’argot des ateliers l’oeuvre d’art, marbre, plâtre ou tableau qui reste pour compte au comité chargé d’organiser le salon. Et le cimetière des boulots n’est autre que le vaste garde-meuble situé avenue de Saxe, où depuis de longues années viennent s’entasser les oeuvres qui n’ont point été réclamées après que le Salon a fermé ses portes» (Dictionnaire de la langue verte, publié vers 1907, qui cite ce terme seulement dans son Appendice et ignore les autres sens ou orthographes).
Alors d’où sort notre «petit boulot»?

Il n’est pas impossible que Virmaître ait puisé dans ces boulots-là (peut-être «bouleau» mal interprété par H. France!) l’idée du «morceau de bois à travailler»… Mais il est difficile d’imaginer qu’un terme aussi rare, pratiquement inconnu du public, se soit «étendu à tous les corps de métiers» sans laisser la moindre trace. Cela d’autant plus qu’une chanson de 1892 assimile déjà boulot à «ouvrier»: «Au lieu d’gouaper (voler) je m’f’rais boulot» (in Esnault).
Les commentateurs modernes s’accordent, à la suite de Gaston Esnault, pour en faire un «déverbal de boulotter». Or, ça boulotte, remplacé par ça gaze avec l’expansion du moteur à explosion vers 1915, voulait dire, dans la langue familière de la fin du XIXe: «Ça tourne, ça roule, ça va bien.» Le verbe est un diminutif tranquille de bouler, connu dans le même sens dès 1800. Boulotter signifie «vivre dans une sorte d’aisance» (Lorédan Larchey en 1862), «aller doucement, faire de petites affaires» (Delvau en 1867). Dans le même ordre d’idées, il s’employait également pour «fructifier, prospérer, faire la boule de neige» ainsi dans Balzac: «Il resterait donc cent mille francs à faire boulotter.»

Pourtant un autre sens de boulotter, aussi ancien mais très distinct du précédent, est «manger» depuis les années 1840 et toujours en usage dans l’argot actuel. Or un chevauchement sémantique intervient ici avec un autre boulot, bien oublié, qui est le pain boulot, c’est-à-dire la «boule de pain», sens lui aussi parfaitement populaire dès le second Empire. Si le Robert ne le relève qu’en 1896, j’ai là, sous mes yeux, un texte de 1872 qui en fait foi. Je le livre en prime aux lexicographes: Les Femmes de France pendant la guerre (de 1870!) par Paul et Henry de Trailles, Paris, F. Polo libraire-éditeur 1872. La citation est la suivante: «Le ménage vivait à l’aise avant la guerre. On avait le charbon, le bois et le vin à la cave, le linge en piles dans l’armoire, l’argenterie au panier. Chaque matin, le boulanger envoyait le pain boulot, jocko (pain long) ou en couronne.»
On avouera qu’il y a une rencontre d’heureux hasard entre le pain et le travail qui le fournit… «Chercher du boulot», serait-ce «chercher un boulot»?… Hasard ou étymologie possible? Ah, quel travail !

Source : lefigaro.fr