Retraite des cadres : remettre les pendules à l’heure !

Le déficit de l’Agirc, le régime de retraite complémentaire des cadres, devrait atteindre 2,9 milliards en 2018. Alourdir les conditions de retraite reviendrait à faire payer plus cher un produit « social » que le marché pourrait vendre moins cher. Cessons de bricoler et réformons radicalement le système des retraites.
Le régime de retraite complémentaire des cadres (Agirc) connaît une crise de trésorerie grave et persistante. Dans son avis rendu le 13 juillet 2015 au Premier ministre, le Comité de suivi des retraites estime que l’objectif d’équilibre ne sera pas atteint sans «amélioration de la conjoncture et/ou des mesures nouvelles». Son déficit prévu de 2,9 milliards d’euros pour 2018 pourrait augmenter entre 2018 et 2020.
Pourtant, les taux de cotisations des cadres du secteur privé ont atteint un plafond. Ils dépassent déjà les taux actuariels d’une rente viagère avec réversion de 60% et pouvoir d’achat constant. Et ce n’est pas en dégradant davantage les conditions de prise de retraite, comme le propose le Medef, que la crise du système se résoudra. La valeur de la retraite baisserait encore. Le régime pour les nouvelles générations deviendrait confiscatoire. Sans résoudre pour autant le problème général.
Un déficit de cotisation à 54%
Pour le comprendre, il suffit d’évaluer le bilan de la génération qui prend sa retraite au taux plein après 42 ans de cotisations. A cet effet, comparons la valeur capitalisée hors inflation de ses cotisations à celle de sa retraite à taux plein pour 3 taux sans risque sur la période : 1%, 1,5% et 2%.
Le résultat est saisissant : le rapport est respectivement de 39%, 46% et 54%. Ainsi, pour un taux de 1,5%, les cotisations de cette génération n’auront couvert que 46% de la valeur de sa retraite : la déficit de cotisation est de 54%. Avec un salaire annuel moyen en fin de carrière de 80.800 € en 2014, cette génération aurait en 2015 une retraite au taux plein valant 1,30 Md€ (million d’euros) pour des cotisations de 0,59 Md€. Son déficit actuariel est de 0,71 Md€.
C’est le montant de son privilège : le système a attribué gratuitement à chaque retraité de cette génération un capital de 0,71 Md€. En le finançant avec la trésorerie des cadres actifs, grâce au boom démographique d’après guerre. A force d’utiliser le capital des uns pour payer les intérêts des autres, l’argent est venu à manquer et le moment de vérité est arrivé. C’est le sort de tous montages de « cavalerie » en économie de marché. Extrapolons ce déficit à celui de toute la génération, le nombre des nouveau retraités Agirc s’élevant à 124.000 (chiffre de 2013), son déficit actuariel serait de 87 MMd€ (milliards d’euros).
Le déficit actuariel du système des cadres estimé à 1.068 milliards
Le bilan global du système de retraite est effarant : 2.170.000 cadres étaient en 2013 titulaires d’une retraite directe seule. Au déficit actuariel de la génération 1973, il faut ajouter celui des générations antérieures. très supérieur car leurs taux de cotisation et leurs durées de qualification ont été nettement plus faibles. Par contre, leur durée de vie restante est plus courte. Pour obtenir un ordre de grandeur, nous avons extrapolé le déficit actuariel de la génération 1973 en le réduisant globalement de 30%. Le déficit actuariel du système de retraite des cadres serait de 1.068 MMd€. Celui de l’Agirc pour 2018 de 2,9 MMd€ n’est qu’une goutte d’eau dans ce gouffre.

La crise est structurelle. Seuls les aveugles idéologiques ou par intérêt ne veulent pas le voir. Les partenaires sociaux devraient cesser de bricoler et le constater honnêtement. La crise des retraites n’est pas soluble dans le système actuel.
Le privilège retraite des cadres n’a pas été perdu : il a été recyclé en patrimoine et en consommation. L’enquête patrimoine de l’INSEE de 2010 ne permet pas d’avoir une estimation directe « robuste » du patrimoine médian ou moyen du ménage dont la personne de référence est un retraité ancien cadre du secteur privé, âgé de 60 à 69 ans. Mais, on peut estimer son ordre de grandeur par recoupement à 0,43 Md€ (valeur 2015). En le rapprochant du manque de cotisation de 0,71 Md€, une question se pose : qu’auraient été patrimoine et consommation, si les cotisations aveint été tarifiées au juste prix dans une véritable économie de marché ?
Une autre question suit : la France peut-elle encore remettre les pendules de son système de retraite à l’heure ? Ce débat politique est essentiel et difficile, d’ailleurs escamoté à gauche comme à droite. Les retraités et cadres proches de la retraite refusent toute remise en cause de droits qu’ils estiment légalement acquis. Les jeunes cadres s’insurgent contre un système de plus en plus confiscatoire.
Dans son éditorial du 27 août 2015 visant la Grande Bretagne, « The Economist » stigmatisait un système irresponsable dont les finances publiques par impôts et taxes doivent être complétées par une sur tarification de services dont l’Etat a le monopole. Une escroquerie. Et la France ?
Elle va suivre le même chemin si le Medef persiste dans son projet de réforme des retraites des cadres. Le syndicat patronal, qui met la jeunesse au premier rang de ses priorités, devrait s’en souvenir lors de la reprise des négociations retraite en octobre 2015.
La France a besoin d’une réforme radicale de son économie non marchande qui étouffe son économie et la condamne à la quasi-stagnation que la prochaine majorité passe à droite ou reste de gauche. La crise est systémique

Source : Par Nicolas Steinberg, conseiller financier, pour les Echos