Réformer le droit du travail dans un pays sans travail…

Un sondage BVA montre que les Français sont prêts à une réforme du droit du travail, mais dubitatifs quant à la réforme qui se prépare. Bertrand Chokrane décrypte les attentes des Français.

Selon un sondage BVA de janvier 2016 (1), 78% des Français considèrent qu’une réforme du Code du Travail est indispensable ou importante contre 22% qui la trouvent secondaire ou inutile. Cette large majorité concerne toutes les classes d’âges et de revenus. Mais elle dépasse les 92% chez les indépendants/chefs d’entreprises et 87% chez les plus de 65 ans. Même chez les ouvriers, ils sont près de 60% à partager cette opinion.

Ceci étant dit, les débats sur le taux de majoration de la rémunération des heures supplémentaires ne concernent qu’une minorité d’entreprises, la plupart étant en surcapacité. Nous souhaiterions que les entreprises soient en mesure de demander à leurs salariés de faire des heures supplémentaires. Ce serait le signe d’une reprise qui pour l’heure est absente.

La population aspire à du changement et ressent qu’un environnement trop confus est un frein à l’action.

En ces temps troublés, avec une conjoncture économique morne, les certitudes des uns et des autres ont disparu. Car le chômage est désormais une préoccupation pour tous, dans toutes les classes sociales. Chacun est personnellement touché par ce fléau, ne serait-ce qu’un jeune entrant sur le marché du travail, un parent senior en difficulté, des amis vivant dans la peur de perdre leur emploi. La population aspire à du changement et ressent qu’un environnement trop confus est un frein à l’action.

Pourtant le premier obstacle à l’embauche n’est pas la complexité ou les avantages accordés aux salariés par le Code du travail, c’est un carnet de commandes qui se remplit trop difficilement. Si les employeurs hésitent à embaucher parce que le licenciement est trop coûteux, c’est bien la preuve qu’ils font face à une conjoncture incertaine qui ne les rassure pas. C’est pourquoi toute la question est de savoir comment relancer la demande de manière efficace. En attendant de trouver une solution à cet épineux problème, on réfléchit à des pis-aller… Il est vrai que le Code du travail est extrêmement complexe. Et il est naturel d’être tenté de remettre tout à plat, notamment ses milliers de pages, mais à bien y réfléchir, est-ce une priorité? Car il faudrait saisir le problème dans une perspective plus large, la population perçoit que le monde dans lequel nous avons vécu est en train de s’effondrer et qu’il est indispensable de le repenser ou de concevoir sa refondation. La tâche n’est pas facile et elle ne peut être que collective.

Cependant, c’est la confusion qui règne dans les esprits. En effet, lorsqu’on leur demande s’ils trouvent que cette réforme, pour ce qu’ils en savent, va dans le bon sens ou non, l’indécision est grande. 50% pensent qu’elle va dans le mauvais sens et 9% sont sans opinion. La perplexité est plus grande encore chez les 18-24 ans dont 16% ne se prononcent pas.

Si cette réforme du Code du travail a vocation à diminuer la protection des salariés, les indépendants/chefs d’entreprise et ceux qui sont à leur compte devraient l’approuver, y trouver des motifs de satisfaction, or, ils trouvent qu’elle ne va pas dans le bon sens (respectivement 57% et 56%), tout comme les salariés du secteur privé (57%) et plus particulièrement, les ouvriers (81%) qui partagent aussi cet avis. Cet étonnant résultat montre un certain trouble et surtout l’inquiétude face à une direction qui n’est pas clairement énoncée.

88% des Français trouvent que le gouvernement ne sait pas où il va en matière de lutte contre le chômage.

Enfin, concernant les divergences entre Emmanuel Macron et Manuel Valls sur la majoration des heures supplémentaires et sur les 35 heures, les Français majoritairement n’en sont pas choqués, avec toutefois des différences notables en fonction de l’âge et des classes sociales. Plus les personnes interrogées sont jeunes, ou CSP+, plus elles trouvent cette situation normale. En revanche, ces divergences choquent les personnes âgées, les retraités, les ouvriers et les non diplômés. De plus, 88% des Français trouvent que le gouvernement ne sait pas où il va en matière de lutte contre le chômage. En région PACA, chez les abstentionnistes, le score dépasse les 97%. Même au PS, ils sont 60% à en convenir.

Même s’ils sont majoritaires à trouver que cette réforme est indispensable ou importante, ils ne sont pas prêts pour autant à renoncer à tout. Par exemple, la majoration minimale de 10% des heures supplémentaires est un acquis auquel ils tiennent (61%). Chez les ouvriers et les employés, et chez ceux qui sont à la recherche de leur premier emploi, le résultat dépasse les 69%. Seuls ceux qui sont élèves ou étudiants, à leur compte ou sans diplôme sont majoritairement favorables à la baisse de cette majoration mais d’une courte tête.

En revanche, lorsqu’on leur propose une autre forme de rémunération des heures supplémentaires, par exemple des avantages en nature, ils y sont majoritairement favorables (72%). Cette proposition séduit plus de 85% des 18-24 ans! C’est le signe d’une ouverture d’esprit indéniable. Il y a peut-être là matière à réflexion, une piste qui pourrait satisfaire à la fois les salariés et les employeurs qui ont des trésoreries indigentes. Il resterait à voir quel serait l’impact macro-économique sur les revenus fiscaux de l’État.

Pour résumer, les Français pensent qu’il faudrait réformer le Code du travail mais restent très partagés sur la réforme telle qu’elle se présente et pensent qu’il n’y a pas de direction claire. Mais lorsqu’on aborde un sujet concret, on s’aperçoit qu’ils ne sont pas fermés au changement, au dialogue ou à la réflexion. Les Français ne sont donc pas du tout aussi frileux ou timorés qu’on veut bien le croire, à condition de mettre fin à ces débats byzantins dont on leur rebat les oreilles.

(1) Sondage réalisé par BVA pour BCConsulting les 28 et 29 janvier 2016.

Source : lefigaro.fr