Quand débute la maladie d’Alzheimer ?

Dans le cerveau, la maladie s’amorce 10 à 20 ans avant les symptômes: un casse-tête pour les chercheurs.

Quand commence la maladie d’Alzheimer? Pour les malades, cela semble évident: au moment où apparaissent les symptômes. Mais pour les chercheurs, elle débute dix ou vingt ans plus tôt, lorsque commence la destruction des cellules cérébrales. Avec en corollaire cette question cruciale: comment la détecter? quand faut-il commencer à prendre des médicaments?

Aujourd’hui, les médecins attendent que les patients se plaignent, généralement de troubles de la mémoire, pour poser le diagnostic et éventuellement prescrire des traitements. Une stratégie qui présente des résultats modestes, ne faisant que ralentir le déclin cognitif sans le stopper, sans pouvoir guérir la maladie. Mais s’agissant d’une pathologie dégénérative, il semble plus logique d’envisager d’agir en amont, avant que ne se produisent des lésions cérébrales irréversibles, aussi les chercheurs visent-ils la phase préclinique (avant les symptômes).

«Aux États-Unis, des études ont déjà commencé avec des patients asymptomatiques (sans symptômes, NDLR)», remarque le Pr Bruno Dubois, chef du service des maladies cognitives et comportementales à La Pitié-Salpêtrière (Paris), «il faut être très prudent car nous avons pour l’instant davantage de questions que de réponses.»

Une prise en charge bien plus précoce

Une prudence largement partagée. Le 23 juillet 2015, à la tête d’un groupe de travail international (IWG) composé de trente-cinq experts, il définissait avec Maria Carrillo responsable scientifique de la puissante American Alzheimer’s Association, cette fameuse période qui précède les premiers symptômes: la «maladie d’Alzheimer préclinique ». Les conclusions viennent d’être publiées, le 29 mars 2016, dans la revue internationale Alzheimer’s & Dementia.

«Il y a une dizaine d’années, on définissait la maladie d’Alzheimer comme une maladie dans laquelle il y avait des symptômes d’une certaine sévérité, explique au Figaro le Pr Dubois, c’était la seule maladie pour laquelle on attendait un certain seuil de gravité pour poser le diagnostic! Et cela a contribué à enraciner l’image du patient dément et grabataire alors qu’aujourd’hui la prise en charge est bien plus précoce avec l’espoir de ralentir la progression de la maladie.»

Désormais il est possible d’identifier, par des biomarqueurs (protéines bêta-amyloïde et tau) et grâce à l’imagerie cérébrale (IRM fonctionnelle, Pet Scan), des signes de la maladie alors qu’elle est encore «invisible » pour le patient. Mais ces anomalies ne prédisent pas à 100 % que la maladie va se manifester chez ceux qui les ont. Certaines, comme l’accumulation de protéines tau dans le lobe temporal médian, pourraient même être liées au vieillissement normal. L’IWG considère d’ailleurs qu’il faut une accumulation anormale des deux protéines, bêta-amyloïde et tau, pour évoquer le diagnostic de maladie d’Alzheimer préclinique, en l’absence de symptômes.

La frontière entre la santé et la maladie est de plus en plus floue

L’IRM fonctionnelle et le Pet Scan ne sont pas davantage décisifs. «En se basant sur des autopsies, on observe une proportion significative d’individus qui n’ont jamais présenté de symptômes de la maladie de leur vivant alors qu’ils ont pourtant des lésions cérébrales de maladie d’Alzheimer en quantité suffisante pour satisfaire aux critères diagnostiques », rappellent les auteurs dans Alzheimer’s & Dementia. De quoi relativiser la découverte de résultats «inquiétants » en imagerie de pointe.

«C’est là le cœur du défi posé aux chercheurs, souligne le Pr Dubois, car aujourd’hui on ne sait pas qui va évoluer vers une maladie naturellement et qui n’aura jamais les symptômes.» Des études sont en cours pour tenter de répondre à cette question majeure. «Deuxième question: même si l’on parvient à cerner ceux qui vont évoluer vers une maladie symptomatique, encore faudra-t-il savoir en combien de temps ils vont le faire et surtout quand il faut leur donner un traitement », explique le neurologue.

Qu’il s’agisse d’imagerie médicale, de génétique ou de biomarqueurs, la frontière entre la santé et la maladie est de plus en plus floue. Dans Le Normal et le Pathologique, le médecin et philosophe français Georges Canguilhem traçait la limite à l’apparition des symptômes: «C’est toujours la relation à l’individu malade, par l’intermédiaire de la clinique, qui justifie la qualification de pathologique », écrivait-il en 1943. Ces successeurs n’en sont plus tout à fait sûrs.

Source : lefigaro.fr