Point de vue : La France peut et doit retrouver le plein-emploi

Dans un monde où les clients sont de plus en plus mobiles, le concept de salariat avec avantages acquis ne tient plus. Travail à la carte, temps partiel, nouveaux contrats plus souples sont – parmi d’autres – les nouveaux outils qui permettront de vaincre le chômage.
La France peut et doit retrouver le plein-emploi. Pour y arriver, nous devons repenser nos politiques dans un contexte de polarisation du marché du travail. Avec d’un côté de plus en plus d’emplois très qualifiés : informaticiens, marketers, et, de l’autre, des emplois de service : auxiliaires de vie, livreurs, etc. ; par ailleurs, nous avons une chute constante d’emplois d’ouvriers et d’employés peu qualifiés. Ce phénomène qui s’accélère nous donne une chance de développer des emplois très qualifiés pour nos étudiants, mais également, pour nos salariés moins formés : les « outsiders », comme les appellent les économistes.
Pour bien fonctionner, un marché, qui est la rencontre d’une demande et d’une offre, doit offrir une palette de solutions aussi variées que possible pour coller au mieux à la variété des situations de l’acheteur et du producteur. On appelle cela la segmentation. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour le marché du travail ?
Les Français, et surtout les Parisiens, ont pu toucher de près la nouveauté que représentent des services de VTC, mais aussi ceux proposés par Uber et qui a fait enfin évoluer le marché du transport de particuliers. Le retrait récent de l’offre UberPop, s’il s’est avéré nécessaire pour mettre fin à des semaines de tensions extrêmes, n’en est pas moins une décision de court terme qui n’arrêtera pas les évolutions en marche. Uber n’est que la partie visible d’une révolution. Autres exemples : Handy, qui crée un énorme business dans de nombreuses villes à partir de jobs proposés par des particuliers pour des tâches ponctuelles (courses, réparations, gardiennage). Spoon Rocket livre des repas complets en dix minutes. Topcoder fournit des programmeurs, Axiome des juristes… Ce « smartmarket » a créé d’une part de grandes entreprises d’un type nouveau, et offre, d’autre part, à un nombre croissant de personnes des heures de travail à la carte et selon leur volonté.
Ces jobs n’existent pratiquement pas en France, faute de rapprochement de l’offre et de la demande. Il y a là le moyen de créer, grâce à la multitude et à la technologie des smartphones, énormément de qualité de service pour les consommateurs et du travail pour des centaines de milliers, voire des millions de personnes, si on laisse la créativité se répandre. C’est surtout le moyen de réinsérer dans l’économie une population qui n’a pas sa place aujourd’hui et qui, pourtant, a une énergie considérable et une soif d’entreprendre pour s’en sortir. Le statut d’autoentrepreneur en est le marchepied idéal.
La deuxième grande adaptation nécessaire, qui est la continuité de la première, est de donner de la souplesse à l’organisation du travail à travers le développement du temps partiel. Le succès de ce type de contrat a commencé aux Pays-Bas et a prouvé son efficacité en Allemagne.

Les Allemands ont refusé le principe d’assistanat, lui préférant un job à temps partiel, soit 15 heures par semaine, payés à l’époque 400 euros par mois. La formule connut un énorme succès, car elle correspondait à un besoin de souplesse des entreprises. Cela aida au redémarrage de l’économie allemande. Aujourd’hui, ces jobs représentent entre 8 et 9 millions d’emplois et, fait nouveau, 3 millions de personnes en cumulent deux et la rémunération a été remontée. C’est ce contrat qui, fondamentalement, a permis à l’Allemagne de sortir du chômage. Il aurait le même effet chez nous, quitte à mettre en place un revenu mensuel minimum afin d’éviter le développement de travailleurs pauvres. Le troisième élément d’agilité qu’il nous paraît nécessaire d’introduire en France est ce que nous appelons le CDI agile. Dans les années 1990, Volkswagen allait très mal, la direction envisageait de licencier 30.000 employés. Syndicats et direction se mirent d’accord sur un contrat à durée variable : la société assurant un minimum de 28 heures par semaine, mais demandant jusqu’à 44 heures si l’activité était forte. En échange de cette perte d’avantage, les salariés furent associés aux résultats de l’entreprise. On a pu le voir à l’oeuvre depuis trois ans, où les ouvriers touchent des primes de 10.000 euros en fin d’année !
Soyons réalistes, les habitudes de consommation changent et il est impensable de garder figé le système de production. Dans un monde où les clients sont de plus en plus mobiles, le concept de salariat avec avantage acquis ne tient plus. La structure de l’offre de travail doit évoluer.
L’attitude face au travail change elle aussi. Si beaucoup de personnes souhaitent toujours la stabilité, fût-elle monotone, un nombre croissant désire aussi une liberté dans l’allocation de leur temps. De plus en plus de jeunes veulent créer leur entreprise, des salariés travailler tout ou partie de chez eux. Il faut répondre à ces évolutions.
Ces trois formes de contrats permettent de coller à l’évolution de la société. Que ceux qui veulent les essayer le fassent, nous sommes à une époque où l’on progresse par expérimentation, essai, correction des erreurs et copie de ce qui marche. Place à l’expérimentation !

Source : Stanislas de Bentzmann et Xavier Fontanet
Xavier Fontanet, professeur de stratégie à HEC et ancien président d’Essilor Stanislas de Bentzmann, président de Croissance Plus et de Devoteam pour Les Echos