Médecine : les différences hommes-femmes négligées

La France est très en retard dans ce domaine, que ce soit dans la recherche ou dans le choix des traitements.

«Les médecins commettent la faute de ne pas s’informer exactement de la cause de la maladie (des femmes, NDLR) et de la traiter comme s’il s’agissait d’une maladie masculine… Il faut dès le début interroger soigneusement sur la cause ; car les maladies des femmes et celles des hommes diffèrent beaucoup pour le traitement.» Des propos qui porteraient à sourire si, plus de deux mille ans après avoir été rédigés par Hippocrate, ils n’étaient toujours pas appliqués en France. Une incongruité dont s’est emparée l’Académie nationale de médecine avec l’espoir de réussir à faire bouger les choses.

Car, en la matière, si bon nombre de pays ont mis du temps à comprendre l’importance qu’il y a à différencier – selon que l’on est un homme ou une femme – la recherche sur les maladies et les traitements qui doivent y être associés, «la France a accumulé un retard considérable, au moins dix ans, par rapport à d’autres pays européens (Allemagne, Hollande, Suède, Italie), le Canada, surtout, les États-Unis ou encore Israël », explique Claudine Junien, généticienne.
«C’est une grande chance que l’Académie prenne ce sujet sur ces épaules , souligne cette femme qui enseigne à la faculté de médecine Paris-Ouest, car, en France, on se préoccupe beaucoup de parité surtout sur le genre, mais il faut aussi faire prendre conscience du sexe biologique», insiste-t-elle.

Dissemblance génétique

Une nécessité qui repose aujourd’hui sur des constats parfaitement documentés. On sait tout d’abord que, dès sa conception, l’embryon mâle ne se comporte pas de la même manière que l’embryon femelle et ce, alors même «que les hormones sexuelles n’ont pas encore fait leur apparition», rappelle la généticienne. Si la ressemblance génétique en termes de séquence entre deux hommes ou deux femmes est de 99,9 %, la ressemblance entre un homme et une femme n’est que de 98,5 %. Or «c’est le même ordre de grandeur qu’entre un humain et un chimpanzé de même sexe», insiste-t-elle.

Côté maladie, les exemples de différences flagrantes entre les sexes ne manquent pas. Certaines maladies touchent ainsi majoritairement les femmes: Alzheimer, anorexie, dépression, ostéoporose, troubles alimentaires, maladies auto-immunes (maladies thyroïdiennes, sclérose en plaques, lupus)… Quand d’autres sont plus fréquentes chez les hommes: autisme, tumeur du cerveau et du pancréas, AVC ischémique… Or, paradoxalement, les recherches autour de ces maladies et sur les façons de les soigner restent encore très centrées sur la gent masculine.

«Pendant très longtemps, on n’a pas voulu que les femmes en âge de procréer participent à des tests », raconte Claudine Junien. Du coup, les effets secondaires des médicaments étant mesurés exclusivement chez les hommes, les femmes en sont plus souvent victimes: une fois et demie à deux fois plus d’accidents secondaires, «ce qui représente un coût humain et financier exorbitant», rappelle l’Académie.

Les recommandations de l’Académie

La sénatrice américaine Olympia Snowe rappelle ainsi que, dans les années 1980, une étude pilote «financée par le gouvernement fédéral sur la relation entre obésité et cancer du sein et de l’utérus avait été menée exclusivement avec des hommes»! Ce déséquilibre concerne même l’expérimentation animale où les animaux testés sont cinq fois plus souvent des mâles que des femelles, précise l’Académie de médecine. Cela peut également correspondre à des biais statistiques. «Parfois, les différences sont si faibles que l’on se dit que cela ne vaut pas la peine d’en parler», souligne Nicolas Gauvrit, enseignant en science cognitive à l’université d’Artois.

Dans les années 1990, une cardiologue américaine, Bernardine Healy, dénonce le fait qu’une femme doive avoir un cœur qui fonctionne comme celui d’un homme pour être convenablement soignée, rapporte Peggy Sastre, philosophe et essayiste, qui a consacré un livre à ces questions

«La médecine de genre n’est pas une médecine de femmes, c’est plutôt une médecine personnalisée», explique le professeur Vera Regitz-Zagrosek, cardiologue, qui, en 2003, a fondé l’Institut du genre en médecine au sein de l’hôpital de la Charité à Berlin (Allemagne). Et en matière cardiaque, disposer de données propres à chaque sexe est tout à fait important. Car on sait très bien que certains traitements fonctionnent bien mieux chez des hommes que chez des femmes.

Réviser fondamentalement les principes établis de la recherche fondamentale et clinique pour faire la part des choses entre différences biologiques liées au sexe et contraintes sociales liées au genre, concevoir et interpréter les études sur l’homme ou l’animal en tenant compte du sexe, former les médecins à ces questions, telles sont quelques-unes des recommandations de l’Académie de médecine. Va-t-elle être entendue? M.C.

La mixité oubliée par la recherche chirurgicale

Une équipe de chercheurs dirigée par Melina Kibbe, enseignante en chirurgie à l’université Northwestern à Chicago, a passé au crible 1 303 études publiées entre 2011 et 2012 dans cinq revues consacrées à la chirurgie. Parmi elles, 78 % incluaient des hommes et des femmes, mais souvent de manière disproportionnée: moins de la moitié des études comptaient au moins une femme pour deux hommes. Par ailleurs, 17 % des études ne rapportaient pas du tout le sexe des participants et les chercheurs se sont aperçus que la mixité d’une étude n’impliquait pas forcément une analyse tenant compte du sexe. Ainsi, plus d’un tiers des études n’exploitent pas ce critère dans leurs résultats.

Selon les auteurs, ce phénomène a de nombreuses conséquences. «D’abord, les médicaments ou thérapies développés pourraient n’être efficaces que sur un sexe, écrivent-ils. Ensuite, ceux qui présentent une faible efficacité chez les deux sexes lorsque les données sont combinées peuvent parfois être abandonnés, alors qu’ils agissent peut-être uniquement sur l’homme ou sur la femme. Enfin, les traitements développés à partir d’études non mixtes sont susceptibles d’avoir des effets indésirables sur le sexe opposé.»

Effets indésirables

Ainsi, aux États-Unis, la survenue d’effets indésirables est 50 % plus importante chez les femmes que chez les hommes. En conséquence, 80 % des substances retirées du marché par la Food and Drug Administration (l’équivalent de l’Agence française du médicament) ont provoqué des effets secondaires chez des femmes uniquement, selon les auteurs. L’étude de Melina Kibbe, publiée le 17 août dans la revue médicale JAMA Surgery, montre que ce biais est plus courant dans certaines spécialités comme la chirurgie cardiaque : seules 28 % des 42 396 personnes impliquées dans des recherches de ce type étaient des femmes. «Alors que l’infarctus du myocarde est la première cause de mortalité chez les femmes, il est sous-diagnostiqué car considéré comme une maladie masculine, souligne Catherine Vidal, membre du comité d’éthique de l’Inserm. Et ceci explique la sous-représentation des femmes dans les essais cliniques de thérapie contre l’infarctus », conclut-elle. C.T.

Source : santé.lefigaro.fr