Les villes en manque de médecins

De plus en plus de généralistes partent à la retraite sans être remplacés, et leurs patients ont du mal à trouver un nouveau médecin traitant. Exemples à Valence, Laval ou Sens, où des patients cherchent désespérément à être pris en charge.

C’était à la fin de l’année 2014. Généraliste à Valence (Drôme), le docteur François Lebreuil, 68 ans, a alors décidé de prendre sa retraite. Et ses deux confrères, avec qui il exerçait depuis plus de quarante ans, ont eux aussi choisi de cesser leur activité. Installé dans le quartier du Petit Charran, ce cabinet de trois généralistes, qui suivait au total 4 500 patients, a donc fermé ses portes.

« Pendant deux ans, on a tout fait pour trouver des successeurs. Mais sans succès », raconte le docteur Lebreuil. Un an après, il est toujours en contact avec nombre de ses anciens patients. « Je suis inondé de mails. Les gens me disent qu’ils regrettent notre départ. Et ils me demandent de les aider à retrouver un autre médecin », ajoute-t-il.

À quelques kilomètres, à l’hôpital de Valence, le docteur Élisabeth Emin-Richard, diabétologue, mesure l’onde de choc provoquée par la fermeture de ce cabinet. « On est submergés d’appels de patients déboussolés car ils n’ont plus de généraliste, explique-t-elle. Ce sont des personnes diabétiques, qui ont besoin d’un suivi, de traitements à renouveler. Alors, on les dépanne bien sûr. Mais à terme, la situation n’est pas tenable. »

Les villes moyennes au cœur du phénomène

C’est en 2004 qu’a été instaurée la réforme du médecin traitant. Son but ? Permettre à chaque patient de disposer d’un professionnel chargé de coordonner son parcours de soins. La réforme a suscité l’adhésion des Français.

Selon l’assurance-maladie, plus de 90 % d’entre eux ont déclaré un médecin traitant, un généraliste dans l’immense majorité des cas. Mais derrière ce chiffre, il y a une réalité nouvelle : de plus en plus de Français, souvent âgés, ne disposent plus de ce référent médical. Pas par choix, mais parce qu’ils n’arrivent tout simplement pas à en trouver un.

Et ce phénomène ne touche pas uniquement les zones rurales ou les quartiers urbains sensibles. Il concerne désormais des villes moyennes qui n’auraient jamais imaginé devenir un jour un désert médical.

« Ces deux dernières années, dans la ville et les environs, on est passé de 45 généralistes à 26. Résultat, un habitant sur cinq n’a plus de médecin traitant », raconte Marie-Louise Fort, députée et maire de Sens (Yonne).

Situation identique à Laval, en Mayenne. « C’est la préfecture du département, avec 50 000 habitants. C’est une ville agréable avec des lycées, un théâtre, des cinémas. Mais actuellement, de 4 000 à 5 000 Lavallois n’ont plus de généraliste », témoigne le docteur Luc Duquesnel, président du syndicat Unof, qui exerce dans le département. « Ces patients font tout pour en retrouver un. Et parfois, c’est tendu. On voit des personnes qui pleurent en suppliant le médecin de les prendre. Ou qui craquent et insultent les secrétaires », ajoute-t-il.

« Désolé, on ne prend plus de nouveaux clients »

À chaque fois, c’est le même scénario de départ. Un cabinet, souvent installé de longue date, ferme ses portes. Et les patients se retrouvent dans la nature, obligés de tirer la sonnette des autres cabinets, en général tous débordés.

« C’est la première fois de ma vie que je n’ai pas de médecin, confie, un peu dépité, Thomas, 55 ans, qui habite Valence. Mon généraliste est parti à la retraite il y a deux ans. Je n’ai pas fait de démarche tout de suite pour trouver un autre médecin. Mais récemment, j’ai eu un problème. J’ai appelé plusieurs cabinets. Et à chaque fois, j’ai eu la même réponse : désolé, on ne prend plus de nouveaux clients. » Finalement, Thomas a pu trouver une « remplaçante » qui a accepté de le recevoir. « Elle m’a prescrit des analyses qui ne sont pas bonnes. Du coup, je cherche toujours un professionnel qui pourrait coordonner les soins dont j’ai besoin. »

Toujours à Valence, c’est une situation encore plus aiguë qu’ont dû affronter Christian et Danielle, retraités, dont le médecin traitant a cessé son activité fin 2014. « Moi, je n’ai pas eu de gros problèmes. En insistant, j’ai trouvé une généraliste qui a accepté de me prendre, souligne Christian. Mais elle refuse de suivre aussi mon épouse, en me disant qu’il s’agit d’un cas trop lourd, qu’elle est débordée et qu’elle n’aura pas le temps d’assurer son suivi. »

Le problème de la dépendance

Âgée de 65 ans, Danielle souffre d’une maladie de Parkinson depuis treize ans. Et par la force des choses, elle est restée presque un an sans généraliste. « Heureusement, elle était toujours suivie par son spécialiste. Mais cela a été difficile à vivre. J’ai dû frapper à plusieurs portes avant de trouver enfin un professionnel qui accepte de la prendre. C’est vraiment particulier. On a l’impression qu’un médecin vous fait une faveur quand il accepte de s’occuper de vous », estime Christian.

Des patients de tous âges sont concernés. « Mais la personne de 30 ans, qui a une angine ou une gastro-entérite, arrivera toujours à faire 20 kilomètres pour aller en consultation. Ou elle ira le soir voir le généraliste de garde », explique le docteur Dusquesnel. En fait, le problème est plus crucial pour les personnes âgées dépendantes. « Le cas le plus fréquent, c’est celui de la dame de 85 ou 90 ans qui vit seule, est peu mobile et souffre de plusieurs pathologies. Là, c’est souvent très critique », affirme Yves Colin, directeur du centre communal d’action sociale (CCAS) de Sens.

Le monde à l’envers

C’est ce qui a poussé la mairie à conclure un partenariat, inédit en France, avec SOS médecins. Depuis le début janvier, les médecins de cet organisme rendent visite à des personnes âgées qui ne sont plus suivies médicalement. « Je suis ainsi allé voir cinq patientes. J’ai fait un examen clinique et renouvelé leurs traitements chroniques. Et jamais je n’ai mangé autant de chocolats, tellement ces petites dames étaient contentes de voir un médecin ! », raconte le docteur Jean-Luc Dinet, président de SOS Médecins à Sens.

« C’est essentiel le médecin pour une personne âgée. C’est lui qui fait entrer la santé dans la maison. Mais c’est aussi celui qui va dire à sa patiente qu’elle doit continuer à sortir ou à aller aux repas du club du troisième âge. C’est une présence, c’est du lien social », ajoute Yves Colin.

En Mayenne, c’est presque le monde à l’envers. En effet, désormais, ce sont les patients de la ville qui vont à la campagne pour trouver un généraliste. « Au début des années 2000, on avait un gros problème de pénurie médicale dans nos zones rurales. Résultat, on a mis le paquet pour attirer de jeunes médecins. Et on a plutôt pas mal réussi. Mais on a ignoré le problème en milieu urbain. Jamais on n’aurait pensé qu’une commune comme Laval puisse être touchée, explique le docteur Duquesnel. Et maintenant, on voit effectivement de plus de plus de Lavallois qui vont consulter là où se trouvent désormais nos jeunes médecins : en zone rurale ! »

Des médecins vieillissants et inégalement répartis. Une population vieillissante.

En 2014, l’Ordre recensait 215 539 médecins en activité, un chiffre qui a doublé en 35 ans. La population médicale est globalement vieillissante, notamment en Corse (32 % des médecins ont plus de 60 ans) dans le Centre (28,7 %) et en Île-de-France (29,5 %). « Néanmoins, en Nord-Pas-de-Calais, Pays de la Loire et Bretagne, les flux de médecins entrants couvrent les flux de médecins sortants », souligne l’Ordre.

Les déserts médicaux 

Fait nouveau, « les territoires en danger » pour les soins de premiers recours ne concernent pas exclusivement les territoires ruraux mais aussi les métropoles, comme Paris, voire des villes moyennes comme Châteauroux. Sur un même territoire, des disparités peuvent exister. Ainsi, la région Midi-Pyrénées dispose d’une démographie satisfaisante mais de grosses difficultés existent dans le Grand Toulouse, où le nombre de généralistes a baissé de 7 % entre 2007 et 2015.

Source : la-croix.com