Les patrons allemands veulent que la France accélère les réformes

Rencontre au sommet, la semaine dernière à Berlin, des présidents du Medef et du BDI. Au menu : le marché du travail, les réfugiés, le numérique et la montée des populismes.

Une rencontre symbolique. Jeudi dernier, au moment où défilaient en France des centaines de milliers d’opposants contre le projet de loi El Khomri, Pierre Gattaz, président du Medef, et Ulrich Grillo, président de la Fédération allemande de l’industrie (BDI), se retrouvaient à Berlin pour un séminaire de travail intense autour de l’Europe et de son industrie. Il n’y a pas d’alternative à réformer le marché du travail en France, ont clamé les deux représentants patronaux lors d’un entretien accordé aux « Echos » et à l’agence allemande de presse dpa.

Dans sa rédaction remaniée, le texte porté par la ministre du Travail « est très dégradé, notamment pour les TPE et les PME », réaffirme Pierre Gattaz. Il attend du débat parlementaire qu’il apporte des aménagements pour ces entreprises. « Nos députés de gauche et de droite doivent comprendre que cette réforme doit être faite. Si ce n’est pas en mai 2016, ce sera après mai 2017. Tous les pays européens ont déjà fait sauter les verrous sur leurs marchés respectifs du travail avec des résultats concrets. La France doit s’y mettre pour permettre à nouveau d’embaucher, notamment les jeunes. »

Ulrich Grillo veut quant à lui « encourager la France pour qu’elle impose les réformes contre vents et marées ». L’Allemagne a réformé son marché du travail dans les années 2003 à 2005 « alors que nous étions l’homme malade de l’Europe. Pour l’avoir fait, nous sommes forts aujourd’hui. » Il croit que la même chose peut arriver à la France, « ce dont toute l’Europe va profiter ». Le leader patronal voit un autre avantage si Paris devait aller au bout de la réforme : elle pourrait stimuler la grande coalition à Berlin. Celle-ci, sous la baguette de la chancelière Angela Merkel, « ne pense désormais qu’aux programmes sociaux au lieu de renforcer l’économie. C’est un mauvais penchant », fustige le patron allemand.

Défi du moment

Reste que le marché allemand du travail est robuste, comme les chiffres du mois de mars l’attestent encore (avec un taux de chômage abaissé à 6,5 %). Le défi du moment porte sur l’accueil des centaines de milliers de migrants. Le pays en fait beaucoup pour les intégrer dans l’économie « mais cela est bien plus laborieux que certains le pensent », prévient Ulrich Grillo. Des carences existent dans la formation des candidats, à commencer par les lacunes dans la langue allemande. « Il faudrait recruter des dizaines de milliers d’enseignants et rappeler ceux partis à la retraite », estime le patron allemand. Mais son pronostic reste prudent : « si nous intégrons un réfugié sur cinq dans les cinq années, on aura été bon ». Et de souligner qu’« une économie prospère peut accueillir plus de réfugiés qu’une ­économie en crise. A nous de le rappeler à la politique. »

« Régler les flux de migrants vers l’Europe est du ressort de tous les gouvernants. Nous leur demandons de prendre leurs responsabilités », dit le patron du Medef, qui vient de signer avec celui du BDI une tribune politique dans « Le Monde » au ton inhabituellement offensif . Ulrich Grillo martèle que « l’Europe n’est pas le problème, l’Europe est la solution. Nous sommes une communauté de valeurs et de solidarité. C’est un test décisif. C’est uniquement en traitant de manière européenne le problème des réfugiés que nous arriverons à le surmonter, comme pour la régulation des marchés financiers et la numérisation de l’économie. »

Le Medef et le BDI interpellent d’ailleurs ce lundi la Commission de Bruxelles dans un document conjoint pour demander la mise en place d’un cadre juridique pour la propriété et la sécurité des données électroniques, « qui sont partie intégrante de l’industrie du futur », insiste Pierre Gattaz. « Ensuite, l’industrie pourra investir massivement », renchérit Ulrich Grillo qui assure qu’une Europe unie « saura préserver ses chances face aux Américains ». L’autre urgence est de développer les infrastructures pour traiter ces données. « L’Europe a besoin de réseaux de type 4G, voire mieux (5G) pour rattraper la Chine et les Etats-Unis qui sont en train de s’équiper », affirme Pierre Gattaz.

L’expression des peurs

En Allemagne, la percée du parti populaire AfD inquiète le mouvement patronal. Elle est l’expression de peurs et est un avertissement aux politiques pour qu’ils trouvent les solutions face à la vague de migrants, analyse Ulrich Grillo. « Si nous y parvenons, la thématique AfD perdra vite de son importance », espère-t-il. Ce jeune parti « n’offre aucune solution, il est contre l’euro et l’Europe, tout ce qui précisément doit nous aider dans nos difficultés actuelles ». En France, si le Front national (FN) est implanté de longue date dans le pays, c’est, selon Pierre Gattaz, parce que « nous n’avons plus de vision en France depuis trente ans pour rendre le pays conquérant en termes de croissance et d’emploi, et faire accepter des réformes à nos concitoyens ». Il fustige au passage le programme du FN lequel, à l’instar de celui de l’extrême gauche, apporte des réponses « totalement déraisonnables : quitter l’euro, abaisser l’âge de la retraite, augmenter le SMIC de 200 euros… » Les partis républicains de gauche et de droite ont « l’urgence de combler ces problèmes », conclut le patron du Medef, dont le dernier livre « La France de tous les possibles » sort cette semaine en librairie.

Source : lesechos.fr