L’entreprise et les cadres grands oubliés de la réforme de la formation professionnelle et du CPF

La nouvelle réforme de la formation pose des problèmes tant aux organismes de formation qu’aux entreprises et à leurs salariés.

Lettre ouverte à Myriam El Khomri, Ministre du Travail, de l’Emploi, de la Formation professionnelle et du Dialogue social.

« Madame la Ministre,

Si le CPF propose des avancées par rapport au DIF dans sa portabilité et dans l’augmentation du nombre d’heures disponibles (une bonne chose pour les chômeurs et les précaires), il constitue un recul dangereux pour les entreprises et pour ses collaborateurs.

Le droit de choisir librement, tant pour le salarié que pour les RH, disparaît.

Pour les entreprises et leurs cadres, une erreur stratégique et une erreur économique sont présentes dès le départ de cette réforme qui privilégie le diplôme et laisse de côté le développement des compétences personnelles. Puis suivent des erreurs de jugement et un choix politique de ne pas laisser le marché s’autoréguler.

Première erreur : le diplôme avant tout

Imaginer que l’emploi va reprendre parce que nos chômeurs seront davantage diplômés, c’est déjà nier la difficulté qu’ont les chômeurs déjà diplômés de trouver du travail.

Concernant l’entreprise, les diplômes et les certifications ne répondent pas nécessairement à leurs besoins. Les formations aux langues étrangères en sont les meilleurs exemples. Aujourd’hui, il n’est possible d’utiliser le CPF pour les langues qu’à la condition de passer les tests (TOEFEL, TOEIC…) et les formations seront conçues pour réussir les tests.

L’entreprise n’attend pas de son collaborateur une capacité à passer un test mais une capacité à négocier ou à converser avec un client étranger et lui-même souhaite pouvoir être à l’aise dans cette langue et pas ajouter une ligne inutile à son CV. Le manager ou les responsables de la formation connaissent leurs besoins et sont capables d’évaluer les capacités de leurs collaborateurs, ce ne sont pas les tests.

Deuxième erreur : sortir du champ du CPF les formations communication et management en entreprise

En effet, sont sorties du champ du CPF toutes les formations de communication, management et leadership. Ces formations que toutes les entreprises désireuses d’accomplir davantage et, entre autres, d’améliorer leur « relation-client » mais également les relations en interne dans les équipes et entre les services, mettent en place pour leurs collaborateurs et leurs cadres. Les fameux « soft-skills » pour ceux qui maîtrisent l’anglais.

Dans un contexte de plus en plus concurrentiel, ces formations dites de « savoir être » sur le leadership, la gestion de conflit, la prise de parole et la négociation contribuent à l’évidence à l’efficacité, à la croissance et la compétitivité de nos entreprises.

Elles permettent aussi d’améliorer la qualité de vie au travail (QVT) et répondent à des besoins de prise en compte éventuelle des risques psycho-sociaux (RPS).

D’ailleurs, par les temps qui courent, avec la crise et la récession, s’il n’y avait pas de retour sur investissement, ces formations ne seraient pas financées ; or il y a toujours plus de demandes, preuve d’un vrai besoin. Ces formations donnent de vrais résultats difficilement quantifiables et certifiables et donc exclues du CPF.

Les initiateurs de cette loi ont dû juger que ces formations ne sont pas utiles aux collaborateurs ou aux entreprises. C’est bien la deuxième erreur !

Troisième erreur : choisir de labéliser

Le nouveau dada de nos spécialistes ès-formation, c’est de créer des critères de qualité et des labels nationaux. Ces labels vaudront la même choses que les étiquettes apposées sur les bouteilles de vin : « médaille d’argent au concours des amateurs de Vouvray » ou « élu saveur de l’année ». Du marketing et nullement un gage de qualité !

Créer l’obligation pour de petits organismes de formation de payer (car c’est bien de cela qu’il s’agit) pour se faire labéliser, c’est leur créer des charges et des difficultés supplémentaires.

Les organismes de formation qui perdurent dans le métier sont ceux qui produisent (c’est la loi du marché) des prestations de qualité et utiles pour leurs clients. Le marché s’autorégule donc tout seul. Pas la peine de créer des usines à gaz, les labels de qualité existent déjà et ce sont les clients qui « labélisent » les formations et les organismes.

Quatrième erreur : se mêler du prix des formations.

Les OPCA devront « justifier les prix qu’ils prennent en charge auprès de leurs administrateurs et des pouvoirs publics », a indiqué mardi dernier Emmanuelle Wargon, déléguée générale à l’emploi et à la formation professionnelle qui vient de quitter son poste. C’est probablement une bonne chose pour éviter les abus.

Les organismes de formation devront justifier « la cohérence du prix » avec la réalité du service prodigué. Qui saura juger de cela ?

Les législateurs semblent ne pas tenir compte du fait que la loi du marché fait déjà son travail : un organisme de formation ou une formation trop chère et dont les prestations ne sont pas à la hauteur de l’investissement n’a pas pour vocation de perdurer.

Jean Wemaëre, de la Fédération de la formation professionnelle (FFP), rappelle fort heureusement que « la qualité a un coût ». Tomber dans le moins-disant serait une erreur supplémentaire.

Je ne reconnais ni à la FFP, finalement très peu représentative des organismes de formation, ni au CNEFOP, ni aux OPCA, ni au MEDEF, la compétence de juger si nos formations au management, au leadership ou à la communication sont de qualité. Je leur reconnais encore moins la capacité de dire si nos prix sont justes. Pas plus que je ne reconnais ce droit à la Caisse des Dépôts qui gère les fonds et qui semble vouloir se mêler des tarifs des formations.

Seuls nos stagiaires et nos clients ont le droit de nous évaluer et ils ne se gênent pas pour le faire. Eux seuls peuvent décider si nous sommes encore capables de les faire progresser et devenir meilleurs dans les domaines sur lesquels ils nous sollicitent.

Oui à des formations utiles.
Oui à une adaptation des offres de formations aux besoins des régions.
Oui à des formations qui augmentent l’employabilité.
Oui à des labels pour les organismes qui sont financés avec des fonds publics.
Oui à une liberté et une souplesse pour les organismes de formation de petites tailles.
Oui également à la possibilité de décider seul en conscience des formations utiles et bonnes pour soi ou pour ses collaborateurs.
Souhaitant, Madame la Ministre, que vous vous saisissiez rapidement du dossier et que vous ayez également en tête les besoins des entreprises qui souhaitent retrouver de la compétitivité, tirer la croissance vers le haut et rétablir l’emploi.

Pour cela, il vous faudra rapidement assouplir cette loi qui provoque de nombreux dégâts et qui génère, pour commencer, des faillites à répétitions et des licenciements dans les organismes de formation.

À vouloir légiférer, labéliser et imposer des choix, finalement, pour les entreprises et leurs collaborateurs, c’est le droit à la formation qui est en danger. Il est temps de se réveiller !

Je vous prie de croire, Madame la Ministre, à mes meilleurs sentiments. »

Luc Teyssier d’Orfeuil, dirigeant de Pygmalion Communication (organisme de formation spécialisé dans les formations communication et management).

Source : Miroir Social