L’additif alimentaire E171 est-il dangereux pour la santé ?

40 % des rongeurs exposés 100 jours au colorant E171 ont développé des lésions précancéreuses du côlon.

Van Gogh l’utilisait pour préparer son blanc de titane. Désormais, on le retrouve dans les confiseries, chewing-gums, sauces d’assaisonnement, plats préparés ou boîtes de conserve… Le dioxyde de titane, plus connu sous le nom d’E171, est partout! Autorisé en agroalimentaire depuis 1966 en Europe, ce colorant n’a d’autre fonction que celle de blanchir. Depuis quelques années, cette poudre, composée de 5 à 45 % de nanoparticules, soulève des doutes au sein de la communauté scientifique.

En 2006, une étude montrant que l’inhalation de nanoparticules de dioxyde de titane était à l’origine de cancers pulmonaires chez des rongeurs avait notamment poussé le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) à classer cette substance comme cancérigène possible pour l’homme. Mais aucune étude n’avait encore été consacrée aux risques liés à l’ingestion de colorant E171.
C’est chose faite grâce au travail de chercheurs de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) et de leurs partenaires, initié à la demande de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation (Anses). Leurs résultats, fruits de quatre années de travail, ont été publiés vendredi dans la revue Scientific Reports .

Le plus surprenant réside en l’apparition spontanée de lésions précancéreuses au niveau du côlon chez 40 % des rats ayant reçu les nanoparticules de dioxyde de titane pendant 100 jours.

Les chercheurs ont quotidiennement donné à des rats du dioxyde de titane par voie orale, dans certains cas pendant une semaine, et d’autres pendant cent jours. L’opération a été répétée plusieurs fois sur des dizaines de rats afin de s’assurer de la reproductibilité des résultats. La dose administrée, fixée à 10 milligrammes par kilogramme de poids corporel et par jour, est proche de celle que nous ingérons au quotidien. «Nous nous sommes basés sur une étude de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) de 2016, qui rapporte les quantités de dioxyde de titane de différents aliments et qui croise ces données avec des modèles alimentaires rapportés aux différentes classes d’âge», explique Éric Houdeau, coauteur de l’étude et membre du centre de recherche en toxicologie alimentaire de l’Inra à Toulouse.

Selon cette étude, les enfants de moins de 6 ans consomment en moyenne 9 milligrammes d’E171 par kilo et par jour, contre un seul milligramme pour les adultes. «Les enfants sont les plus grands consommateurs de friandises, où l’E171 est beaucoup utilisé. Celui-ci est également utilisé pour blanchir les dentifrices, que les jeunes enfants sont susceptibles d’avaler», précise Éric Houdeau.

Première constatation: le dioxyde de titane est absorbé par l’intestin et passe dans la circulation sanguine. Les scientifiques ont en effet retrouvé des particules de dioxyde de titane dans le foie des animaux. Ils ont également décelé une altération de la réponse immunitaire au niveau des intestins, ainsi que le développement d’une légère inflammation dans le côlon (mise en place de réactions en réponse à une agression).

Si l’étude n’offre pas de certitude absolue quant aux risques de l’additif E171 sur la santé humaine, elle interroge sur les normes de sécurité alimentaire en Europe
Mais le plus surprenant réside en l’apparition spontanée de lésions précancéreuses au niveau du côlon chez 40 % des rats ayant reçu les nanoparticules de dioxyde de titane pendant 100 jours. «Une lésion précancéreuse est une première anomalie non cancéreuse décelable au microscope. Cela ne veut pas dire que les rats vont effectivement développer un cancer et en mourir», précise Fabrice Pierre, coauteur de l’étude et chercheur à l’Inra de Toulouse.

Les chercheurs ont ensuite donné du dioxyde de titane à des rats ayant déjà des lésions précancéreuses provoquées par du diméthylhydrazine (DMH), un cancérigène avéré. Ceux-ci ont vu 20 % de leurs lésions augmenter de taille, par rapport aux rats traités uniquement au DMH. Par la suite, les chercheurs n’ont pas étudié l’évolution de ces lésions. «Ce travail montre la nécessité de réaliser de nouvelles expériences à plus long terme. Pour l’heure, il est impossible de conclure que le dioxyde de titane est cancérigène», soulignent les auteurs.

Si l’étude n’offre pas de certitude absolue quant aux risques de l’additif E171 sur la santé humaine, elle interroge sur les normes de sécurité alimentaire en Europe. En effet, alors que l’Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux autorise l’utilisation de ce colorant dans les aliments transformés sous réserve que son niveau n’excède pas 1 % du poids de l’aliment, l’Europe, elle, le permet sans aucune restriction.

L’abandon ou le remplacement du dioxyde de titane devront-ils être envisagés un jour? «Un fabricant américain de beignets l’a supprimé de ses procédés en 2015, mais on ne sait pas par quoi il l’a remplacé: c’est un secret industriel», souffle Éric Houdeau.

Dans la foulée de la publication de l’étude, les ministères chargés de l’économie, de la santé et de l’agriculture ont conjointement demandé à l’Anses de rendre d’ici le mois de mars un avis sur l’additif E171.

Les équipes de l’Inra vont quant à elles poursuivre leurs recherches. «Nous avons trouvé une étincelle, cela ne veut pas dire que la forêt va prendre feu», conclut Éric Houdeau, pragmatique.

Source : sante.lefigaro.fr