La cirrhose est-elle encore une maladie honteuse ?

Le professeur et psychiatre Bruno Falissard*, explique pourquoi la cirrhose n’est pas la maladie honteuse souvent symbole de l’être humain raté, ayant perdu tout contrôle de lui-même.

«Il est mort de sa cirrhose» Les mots sont prononcés à voix basse, avec gravité. Tout le monde imagine aussitôt un homme, dans la deuxième partie de sa vie. À l’origine, c’était un joyeux fêtard, mais il a perdu pied peu à peu. Un jour, il n’a plus été en mesure d’assumer son travail. Le lendemain, ses amis ne l’ont plus trouvé si drôle. Seuls sont restés ses enfants et sa femme, que tout le monde a pris en pitié.

La cirrhose est une maladie fortement ancrée dans l’imaginaire des Français. Elle nous est tout aussi familière que l’alcool, qui en est une des causes historiques et, comme l’alcool, elle fait honte.

Depuis des milliers d’années, l’alcool entretient des relations complexes, ambivalentes, avec les sociétés humaines. L’alcool fait du bien. Il réchauffe les corps et les cœurs, il accompagne les fêtes, il aide à dire les choses difficiles, il aide tant bien que mal à supporter les moments les plus douloureux de la vie.

Mais l’alcool fait également du mal, beaucoup de mal.

Au-delà du coma de la saoulerie, l’alcool peut nous transformer en bête. Bête violente, ayant perdu tout contrôle d’elle-même. L’alcool détruit. Il détruit l’esprit. L’alcoolique déambule, hébété, perdu dans un soliloque mal articulé. Il détruit le corps. Presque tous les organes peuvent être touchés, mais le foie est particulièrement sensible car c’est lui qui est chargé de dégrader le poison et au bout de quelques années ou décennies il n’est plus qu’un bloc fibreux et granuleux: le foie cirrhotique.

Car tout est une question de dosage. Les dommages surviennent lors de consommations régulières et importantes, sans que la notion d’«importance» ne soit d’ailleurs si facile à déterminer. La question essentielle est alors, bien sûr: pourquoi l’alcoolique continue-t-il de boire alors qu’il se détruit et qu’il détruit ceux qu’il aime? La réponse est angoissante: l’alcoolique ne peut plus s’arrêter, l’alcoolique n’est plus libre de ses choix, il ne se contrôle plus.

Un homme comme un autre

C’est là sûrement un point essentiel: la cirrhose, en tant qu’ultime évolution de l’alcoolisme sévère, est le symbole de l’être humain déchu, privé de son libre arbitre. Un homme libre de décider de ses choix est en effet nécessaire au bon fonctionnement de la société. L’homme libre est responsable de ses actes, et c’est par le biais de cette responsabilité que la loi et le droit exercent leur pouvoir structurant et pacificateur. Par ailleurs, le contrôle de soi est une valeur capitale, enseignée dès les premières années de vie, que ce soit à l’école ou dans le cercle familial. Or l’évidence s’impose, l’alcoolique n’est pas libre, il ne se contrôle plus.

L’alcoolique est donc indigne. Indignité suprême, c’est en décidant de boire, c’est par un choix de vie qu’il se prive lui-même de liberté. La cirrhose apparaît ainsi à certains égards comme la sanction quasi divine d’un homme qui s’est condamné lui-même à être dépossédé de sa liberté. Le caractère dramatique de l’alcoolisme est d’autant plus fort que la plupart d’entre nous avons déjà bu de l’alcool, et que beaucoup en consomment régulièrement. Le risque de déchéance, nous le prenons donc nous aussi, au moins symboliquement. Dans notre imaginaire, beaucoup d’entre nous sommes des alcooliques ou des cirrhotiques en puissance et il est fréquent de rejeter avec une violence toute particulière celui que l’on craint de devenir.

En fait, quelques minutes d’entretien avec un patient alcoolique suffisent pour réaliser qu’il est simplement un homme comme un autre. Il se sent faible, coupable, désespéré. Il est en fait comme n’importe qui. Oui, l’alcool est plus fort que lui, mais qui n’a jamais fait quelque chose contre sa volonté?

Formulation d’ailleurs paradoxale, car alors qui a fait ce «quelque chose» et de qui était cette «volonté» sinon d’une seule et même personne? Il en est de même du patient cirrhotique. Que la cirrhose soit d’origine virale, alcoolique ou auto-immune, le médecin a en face de lui un patient atteint d’une maladie chronique d’évolution péjorative, rien de plus et rien de moins.

La pratique de la médecine, du fait de la nature peu commune de la relation qui s’établit entre le médecin et le malade, autorise l’un et l’autre à s’affranchir des préjugés moraux. Et c’est ce qui permet de réaliser l’évidence que la cirrhose est une maladie comme une autre et le patient cirrhotique, tout simplement un patient. Il nous reste alors à témoigner et à militer contre cette double peine: la cirrhose n’est pas une maladie honteuse.

Source : lefigaro.fr