Critique de l’ouvrage « John Law, le magicien de la dette » de Bertrand Martinot

Parce qu’il est à la fois économiste et grand commis de l’Etat, Bertrand Martinot a pu tout naturellement confronter, au cours d’une carrière déjà fort riche, la théorie économique propice aux certitudes avec la réalité de l’action politique plus encline aux accommodements bien souvent coupables.

Fort de ses expériences, que ce soit celle acquise auprès du Président de la République (2007-2008) en tant que conseiller ou celle, plus récente, lorsqu’il dirigeait la Direction Générale à l’Emploi et à la Formation Professionnelle (2008-2012), il a fait choix d’attirer l’attention des citoyens responsables que nous sommes supposés être sur les sujets économiques récurrents et dramatiquement préoccupants de ce début de XXI° siècle…

Après le très pédagogique « Chômage : inverser la courbe », salué unanimement par la critique, consacré au chômage, Bertrand Martinot nous lance un nouvel avertissement avec un merveilleux « John Law, le magicien de la dette ».

D’origine étrangère au passé douteux, gourou d’un Régent perpétuellement hésitant, incorrigible optimiste, faux naïf et vrai ambitieux, joueur à sang froid, John Law fait partie de ces personnalités qui, tant par leur vie, leur action et leur réflexion économique n’arrêtent pas de fasciner les auteurs. Les plus grands lui ont consacré quelques pages. Alors, encore un livre sur Law, ne direz-vous; un de plus !

Eh bien non, pour qui veut bien se donner la peine de chausser ses lunettes 3D. Car Bertrand Martinot, mine de rien, tout en finesse, nous oblige à une lecture de son passionnant ouvrage sous différents angles.

La première lecture ne peut être qu’historique. On plonge dans ce monde du début du XVIII° siècle, dans un pays déjà exsangue, illiquide et insolvable dans lequel le Régent, bête de travail la journée et libertin la nuit, essaie autant que faire ce peut de colmater les brèches de la coque d’un navire dont la ligne de flottaison s’enfonce dangereusement, très largement au-dessous du niveau de la mer. On y voit comment le Régent se débarrassa des hommes du « vieux système » en créant une éphémère « polysynodie » pour tenter d’assainir, avec l’aide d’hommes neufs, à travers à la fois l’impôt et son recouvrement, des finances moribondes. La rupture avec le grand roi, c’est la rigueur à l’ordre du jour et l’austérité au quotidien… sauf pour Philippe !

La seconde est économique. Des hommes nouveaux sont désormais en place. De la course à l’influence qui les anime, c’est Law qui en sort vainqueur. Cherchant à résoudre rapidement mais de manière pérenne la question de la pénurie de monnaie, John Law apparaît comme le premier monétariste de l’Histoire, persuadé qu’il est que la solution réside en une politique monétaire active, censée ramener le pays à une situation de plein emploi et sans mettre pour autant en danger la stabilité des prix. Alors commence l’Expérience que l’Histoire appellera le « Système ». La monnaie devient une valeur en puissance. L’économie suradministrée et surfiscalisée est quelque peu libéralisée…C’est l’euphorie ! Passagère…

La troisième, à peine voilée est politique. C’est-à-dire très actuelle. A petits pas, à la manière des pointillistes en peinture, Bertrand Martinot nous livre son avertissement. Et pour cela, il n’hésite pas à utiliser pour décortiquer « le Système » à employer des termes d’aujourd’hui. Tour à tour, « partenariat public privé », « raid financier », « fusion acquisition », « swap », « crédit d’impôt », « annulation de la dette », « subprime » jusqu’à décrire Law en « rock star » de la finance ! En soulignant la rigidité du système, en décrivant la résistance aux réformes, en soulignant le corporatisme, Bertrand Martinot place délibérément son récit dans une problématique très actuelle caractérisée d’une part par la déconnexion absolue entre la création de liquidités et l’évolution de l’économie réelle et d’autre part le lien entre monnaie et dette publique depuis  le non étalonnement de la monnaie sur le métal précieux. Et d‘enfoncer le clou : « nous sommes en présence d’un pari à la Law sur la capacité des banques centrales à apurer sans douleur plusieurs milliards de dollars d’actifs douteux dans les années à venir ». Le fantôme de Law, le découvreur de « l’économie de bulle » rode…

Bertrand Martinot signe ici de manière très didactique, à travers un style alerte, une mise en garde sévère…Souhaitons qu’il soit entendu par nos dirigeants !

Par Hector Streby