Emploi accompagné : sésame vers le milieu ordinaire ?

C’était l’une des annonces phare de la CNH (Conférence nationale du handicap) du 19 mai 2016 à l’Elysée : l’emploi accompagné. Un changement de posture radicale dans l’accompagnement professionnel des travailleurs handicapés. Presque une mini révolution ! Parce que l’inclusion est dans toutes les bouches, leur insertion doit être, en toute logique, favorisée en milieu de travail ordinaire. Or, aujourd’hui, notamment en France, de nombreuses personnes handicapées ne peuvent y accéder ou s’y maintenir faute d’un accompagnement pérenne et mobilisable à tout moment. Alors partant du constat qu’elles « payent un lourd tribut aux mutations économiques », en dépit de « performances exceptionnelles par des êtres exceptionnels », François Hollande a affirmé que l’emploi accompagné, introduit dans le projet de loi de Travail, était « synonyme de progrès » pour elles. Et le chef de l’Etat de rappeler que ce concept existe dans de nombreux pays et fonctionne !

L’emploi accompagné, 50 ans déjà

La notion d’emploi accompagné a émergé dans les années 60 mais s’est matérialisée par la création, en 1993, de l’EUSE (European union for supported employment). C’est un lieu de débat, de promotion de l’emploi accompagné et d’échanges de bonnes pratiques qui vise également à harmoniser les concepts en Europe. Selon la définition acceptée et approuvée par l’EUSE, ce concept veut « apporter un soutien aux personnes handicapées et à d’autres groupes défavorisés pour les aider à obtenir et à conserver un emploi rémunéré sur le marché libre du travail ». Il s’appuie sur l’article 27 de la convention internationale de l’ONU sur les Droits des personnes handicapées et les textes de l’Union européenne. En Europe, l’emploi accompagné a plusieurs visages, chaque pays ayant ses propres spécificités. En France, il entend rompre avec le système le plus souvent en vigueur qui consiste à « former puis placer » (train and place) et prend le parti de mettre en emploi directement puis d’accompagner au long-cours (place, train, maintain). Même si le job-coach reste mobilisable à tout instant sans limitation de durée, ce sont les collaborateurs qui doivent devenir, à terme, les supports naturels du travailleur handicapé. Un tel dispositif implique donc tout l’environnement, introduisant la notion de « double client ». C’est d’ailleurs le système privilégié par l’association Messidor qui affirme avoir des résultats « impressionnants » avec un taux d’insertion dans le milieu ordinaire de 50 % après 18 mois de suivi ; 120 contrats de travail ont été signés en 2015.

Deux amendements en débat

Aujourd’hui, l’emploi accompagné s’invite pour la première fois officiellement dans un texte de loi français, par le biais de deux projets d’amendements (N°4701 et 4742) de la loi Travail défendue par Myriam El Khomri. Il devrait être porté par le service public de l’emploi et ses partenaires, avec l’appui des Esat (Etablissements et services d’aide par le travail). Une nouvelle convention entre MDPH (Maison départementale des personnes handicapées) et service public de l’emploi devrait être mise en place pour évaluer les possibilités et conditions d’emploi de ces candidats. Clotilde Valter, secrétaire d’Etat chargée de la Formation, l’affirmait lors de la CNH : « Les entreprises ont besoin d’être accompagnées et aidées. Nous allons apporter des réponses dans la loi travail. Il y a une volonté du ministère d’assurer une continuité dans le suivi et pas seulement dans l’accompagnement à l’emploi mais aussi sur la formation professionnelle. » Andicat tient à rappeler que ces « emplois ordinaires, dont les titulaires bénéficient d’un accompagnement, ne se substituent en aucune façon aux emplois protégés d’Esat ». Cette Association nationale de directeurs et cadres d’Esat dit « soutenir les dispositifs qui étoffent le continuum de solutions entre l’emploi protégé et l’emploi ordinaire ».

Handicap psychique mais pas seulement

Lors de la CNH, Sophie témoigne. Elle a trouvé de l’aide au sein de Clubhouse France, une association qui a pour objectif de mener vers l’emploi des personnes avec un handicap psychique en s’appuyant sur un réseau d’entreprises partenaires. « L’emploi accompagné, c’est un interlocuteur privé, plus le soutien du groupe, explique la jeune femme. » Sophie avait un trou de 8 ans dans son CV, elle devait sortir de la logique de compensation et accepter ses limites. Ce dispositif a permis de sensibiliser ses collègues comme son patron.

« Le rétablissement, pour une personne avec un trouble psychique, c’est possible, confie la jeune femme. Et l’emploi devient un levier incroyable qui a permis une structuration personnelle et une autonomie financière ». En France, le Clubhouse Paris fait figure de pionnier dans ce domaine. Son credo : « Tu veux être banquier ? Eh bien on va essayer, quitte à devoir bousculer le système, explique Céline Aimetti, déléguée générale de l’association. » Selon André Montané, président du Fiphfp (Fonds pour l’insertiond es personnes handicapées dans la fonction publique), prenant lui aussi l’exemple de salariés avec un handicap psychique, « la trajectoire est plus sinusoïdale ; c’est un accompagnement nouveau, très fin, et extrêmement long. Souvent, en cas de troubles de ce genre, la réponse des employeurs c’est la sanction disciplinaire. L’emploi accompagné permet d’éviter cela et de proposer une médiation avec les collègues et les ressources humaines. » Handicap mental ou psychique ? Oui mais pas seulement ! Originellement créée aux Etats-Unis pour les personnes déficientes intellectuelles, cette forme innovante d’accompagnement s’est élargie à tout type de handicap et aux publics désavantagés.

Question de financements

A l’initiative de neuf associations de personnes handicapées, le Collectif France pour la recherche et la promotion de l’emploi accompagné (CNEA) a vu le jour en juin 2014 (site en lien ci-dessous). Il attend une reconnaissance officielle et, à terme, des moyens financiers pour pouvoir assurer ses missions de façon pérenne. Réponse de Clotilde Valter : « Le financement, c’est un travail sur lequel nous nous sommes engagés et qui continuera dans la durée ». Le Fiphfp s’est déjà engouffré dans la brèche en développant une offre dédiée ; le montant de l’aide au job-coaching peut atteindre 30 800 euros par an.

Médico-social ou pas ?

Reste à savoir à qui confier cette mission d’accompagnement… Le milieu médico-social semble en bonne place pour en prendre les manettes mais le patronat ne le voit pas forcément de cet œil-là. Certains chefs d’entreprises redoutent que le dispositif ne soit captif et que l’entreprise n’ait pas le choix du prestataire, ni la possibilité de s’en défaire (interview d’un membre du Medef en lien ci-dessous). Et de prendre comme référence des initiatives menées à l’étranger où certains pays sont plus dans une logique de type « marchand » avec des job-coachs issus du privé. Pour Céline Aimetti, « l’un n’empêche pas l’autre même si le profil des salariés handicapés qui se destinent au milieu ordinaire n’est pas le même que celui de ceux pris en charge dans le médico-social. Au sein de Clubhouse France, même si notre démarche a beaucoup de points communs avec le médico-social nous sollicitons des « chargés de cogestion » issus du milieu professionnel véritablement formés à cet accompagnement. » Selon elle, « le choix du type de prestataires n’est pas encore tranché et personne ne peut dire aujourd’hui quelle forme prendra l’emploi accompagné ». Céline se dit convaincue que « le chef de l’Etat veut décloisonner et donner une impulsion qui va dans le bon sens » mais qu’il est « confronté aux lenteurs du système ». Quelle que soit l’issue de ce texte de loi, encore faut-il proposer un cadre bien défini pour encadrer le dispositif et certainement mettre en place des formations pour permettre aux accompagnants, qu’ils soient issus du médico-social ou du secteur privé, d’accomplir leur tâche avec professionnalisme. Les deux amendements sont encore en pourparlers. Verdict probable avant l’été.

Source : handicap.fr