Des scientifiques découvrent un gêne de l’addiction au cannabis : si vous l’avez, ne fumez pas, il serait aussi lié à la schizophrénie et la dépression

Une nouvelle étude intitulée « Genome-wide Association Study of Cannabis Dependence Severity, Novel Risk Variants, and Shared Genetic Risks » et publiée sur Jamanetwork.com, a identifié des gènes dont les porteurs seraient plus exposés à une dépendance au cannabis, améliorant ainsi les procédures de diagnostic.

Une nouvelle étude a identifié des gènes dont les porteurs seraient plus exposés à une dépendance au cannabis. Pouvez-vous nous expliquer les tenants et les aboutissants de cette expérience ?

Il s’agit d’une étude à grande échelle, où le génome de milliers de volontaires (diagnostiqués comme dépendants ou non au cannabis) a été analysé, pour rechercher des gènes dont certains variants seraient retrouvés plus fréquemment chez les personnes dépendantes que chez les autres.

Comme dans toutes les études menées sur l’humain, on évite de faire des expériences, on ne fait pas d’êtres humains OGM pour voir s’ils seraient plus ou moins dépendants aux drogues … Ce genre d’analyse consiste donc en une observation, sans intervention : si un variant de gène est très fréquemment associé à un problème particulier, on peut soupçonner qu’il est impliqué dans l’apparition de ce problème. Mais beaucoup d’autres facteurs peuvent faire apparaître artificiellement des associations qui sembleraient statistiquement convaincantes ; il est donc difficile de pouvoir conclure fermement sur le rôle causal des gènes identifiés par cette étude.

C’est pourquoi il faut prendre ces résultats avec précaution ; parfois, des variants génétiques se trouvent enrichis dans une population pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le phénomène étudié. Ce genre d’association statistique devient convaincant, et utilisable pour des applications médicales, s’il est confirmé dans un grand nombre d’échantillonnages indépendants.

Dans quelle mesure cela suffit-il à expliquer pourquoi certains consommateurs de cannabis deviennent dépendants et d’autres non ?

À mon sens, cette étude est loin d’arriver à une conclusion aussi claire. L’analyse initiale, réalisée par ce laboratoire, a effectivement identifié trois régions du génome, dont certains variants se trouvaient plus fréquemment chez les patients dépendants que chez les autres patients.

Mais d’une part, l’une de ces trois régions n’a pas été confirmée par la vérification que le laboratoire a menée sur une nouvelle cohorte, indépendante, de patients. D’autre part, les deux autres régions génomiques (confirmées par la vérification) se trouvent dans des endroits du génome dont la fonction éventuelle n’est pas connue. L’une de ces deux régions ne chevauche aucun gène connu, et l’autre se trouve dans une partie de gène qui semble non-fonctionnelle (et le gène qui l’héberge est lui-même très mal connu).

Donc même s’il était confirmé que ces deux régions ont un rôle causal dans la dépendance au cannabis, on ne saurait pas encore expliquer comment.

Cette découverte peut-elle avoir un impact sur la manière de traiter la dépendance au cannabis ?

Elle pourrait en tout cas améliorer les procédures de diagnostic : il faudrait d’abord valider cette découverte en vérifiant cette association entre variants génomiques et dépendance, sur des jeux de données indépendants. Si c’était le cas, alors on pourrait se servir de cette connaissance pour prédire la prédisposition à la dépendance. Pour ce genre d’usage, diagnostique, on n’a pas forcément besoin de comprendre comment fonctionne le processus biologique : peu importe quelle est l’activité moléculaire des gènes incriminés, peu importe la façon dont ces mécanismes moléculaires contrôlent la neurobiologie de l’organisme entier – le diagnostic peut se contenter de fonctionner en « boîte noire », où on sait qu’un variant génomique est associé à un risque de dépendance, sans comprendre comment ça marche.

Dans quelle mesure cela suffit-il à expliquer pourquoi certains consommateurs de cannabis deviennent dépendants et d’autres non ? Pensez-vous que la découverte du rôle des gènes dans la dépendance au cannabis soit susceptible de faire évoluer les campagnes de prévention en matière de santé publique ?

Éventuellement : si on trouvait une manière de diagnostiquer une prédisposition à la dépendance, simplement en séquençant quelques régions génomiques chez un individu, on aurait peut-être le moyen d’identifier plus précisément les populations les plus à risque.

Mais il faudrait se garder de tout mettre sur le compte du déterminisme génétique : d’autres facteurs (notamment sociaux) influencent le niveau de consommation, et donc les risques sanitaires associés. En d’autres termes, une personne non-dépendante pourra malgré tout continuer à fumer du cannabis, parce que ça lui plaît, sans y être contrainte par une addiction très forte – et elle sera aussi exposée aux risques pour sa santé qu’un fumeur de cannabis dépendant.

Pour aller plus loin que le diagnostic, et littéralement traiter la dépendance en utilisant ces connaissances génomiques, il faudrait en revanche avoir une connaissance approfondie des mécanismes de contrôle de la dépendance par ces régions génomiques. L’identification des gènes impliqués est seulement une première étape : il faut savoir ce que fait le gène, quel genre d’ARN ou de protéine il produit éventuellement, quelles sont les molécules avec lesquelles cet ARN ou cette protéine interagit… pour pouvoir se faire une idée des types de molécules qui pourraient être le plus actives sur cette voie biologique. Dans le cas dont on parle ici, où les variants génomiques concernent des gènes mal caractérisés, le travail serait immense.

A-t-on observé le même type d’influence génétique sur la consommation d’autres drogues ?

Oui, ou pour le dire plus rigoureusement, on a également trouvé des gènes-candidats (il s’agit toujours de présomption), dont des variants se retrouvent fréquemment dans les populations dépendantes à la nicotine, à l’alcool, à la cocaïne ou aux opioïdes. C’est d’ailleurs à partir de la même cohorte de volontaires que dans l’étude dont nous parlons ici, que ces différentes associations ont été identifiées. Il s’agissait d’une analyse polyvalente, où les volontaires indiquaient toutes leurs habitudes de consommation de produits addictifs.

Plus généralement, qu’apporte la recherche génétique dans la compréhension des addictions ?

Pour le moment, il faut être honnête, pas grand-chose : le cas dont nous parlons ici, sur la dépendance au cannabis, est assez illustratif. Sur les trois régions-candidates identifiées initialement, une n’a pas été confirmée, une tombe en-dehors de tout gène connu, et la dernière tombe dans une partie apparemment non-fonctionnelle d’un gène déjà très mal connu au départ. Difficile d’en tirer des informations très utiles pour mieux comprendre les addictions !

Mais il ne faut pas perdre de vue que, d’une part, les connaissances évoluent, et ces régions génomiques qui semblent aujourd’hui non fonctionnelles pourraient finalement contrôler des phénomènes qu’on ne soupçonne pas encore, et qu’on pourrait comprendre dans le futur. Et d’autre part, ce type d’analyse génomique à grande échelle s’inscrit dans la tendance vers la médecine personnalisée : les évolutions technologiques ont rendu le séquençage du génome très abordable, rapide et peu coûteux. On dispose déjà d’une liste de gènes de prédisposition à de nombreuses maladies, et il suffit de séquencer l’ADN d’une personne pour se faire une première idée de ses risques de développer la maladie – tout le monde a en mémoire l’exemple de l’actrice Angelina Jolie, qui a choisi de subir une ablation des seins pour éviter un cancer du sein pour lequel elle avait une prédisposition génétique. Puisque le diagnostic génétique devient facile et peu coûteux, il est d’autant plus utile de disposer d’une liste de gènes de prédisposition aux maladies, qu’on pourra aller séquencer chez les personnes désireuses de faire un diagnostic prévisionnel. Inévitablement, en multipliant les recherches de gènes de prédisposition, on trouvera de nombreux exemples difficiles à interpréter, comme dans le cas de cette étude sur le cannabis ; mais on trouvera aussi de nouveaux marqueurs fiables, confirmés, qui pourront trouver leur utilité.

Source : atlantico.fr