Critique littéraire – « Alors que la mémoire s’efface » d’Eric Badonnel.

 

« Une vie ne vaut rien mais rien ne vaut une vie ». Comment ne pas penser à cette phrase des Conquérants à la lecture du livre d’Eric Badonnel, Alors que la mémoire s’efface.

Récit intimiste auquel se livre l’auteur, celui d’une famille vosgienne, la sienne. Par quelques détails (mais est-ce bien des détails ?) elle pourrait être la nôtre, ce qui ne rend le récit que plus émouvant.

La maladie de sa mère, le déclin de son père le précipite dans une course haletante, nostalgique contre le temps. Arrêt sur l’image lorsque celle-ci est encore nette, que le sépia n’en a pas encore terni la perception. Récit courageux – le témoignage est un combat disait Jean Lacouture – au cours duquel la lucidité, c’est-à-dire le questionnement, légitime l’exercice, dispense de tout artifice. Eric Badonnel en fixe d’ailleurs immédiatement l’exigence en rappelant « qu’il ne s’agit pas d’être sublime, il suffit d’être fidèle et sérieux »* ! Ainsi que savons-nous de ceux que nous aimons ? Et pourquoi seront-ils toujours vivants ? Question actuelle, question éternelle à laquelle les Egyptiens avaient répondu… N’allons-nous pas connaître deux morts ? La première, physique bien sûr, la seconde, quand l’oubli ira jusqu’à nier notre passage sur terre… Le travail de l’auteur devient alors indispensable !

Le siècle défile… Bien sûr au départ, il manque des pièces au puzzle et les reconstituer n’est guère facile puis au fur et à mesure tout devient plus simple parce que plus proche, parce que vécu. Rassembler ce qui est épars tant pour témoigner que pour laisser une trace aux descendants… Qui peut imaginer aujourd’hui que l’on puisse mourir d’un coup de sabot à la gorge… C’était du temps de la tante Lulu, de la tata Huguette et force est de constater que la mémoire familiale se compose d’assez peu d’heureux événements. L’époque était « à faire face » et la plainte n’était pas à l’ordre du jour. Lorsque le drame arrivait, le budget était grévé par les dépenses de soins… Puisse-t-on mesurer ici l’apport de notre Protection sociale dans notre quotidien ! La fierté était la qualité de son jardin… loin de toute ambition académique et de promotion sociale.

Le poste de TSF, le lave linge et la 4L sont arrivés… Déjà un nouveau monde est apparu… Bientôt ce sera Mai 68, le 10 mai 81, la chute du mur et l’effondrement des tours. Mais peu importe le déroulement des événements, ce qui nous retient dans ce récit, c’est cette tentative de définition au-delà des vicissitudes et aléas, du bonheur familial, l’affirmation de la priorité des parents à donner une éducation aux enfants, d’investir dans la génération suivante… Oui l’Ecole est libératrice et elle le sera toujours !

« La date la plus importante dans la vie d’un homme est celle de la mort de son père… ». Simenon ne se trompait certes pas. Il était néanmoins incomplet. La lecture du livre d’Eric Badonnel nous le rappelle et c’est en cela qu’il est important… La date la plus importante de la vie d’un homme est celle ou les souvenirs deviennent indispensables à l’équilibre d’une vie !
 
Hervé Chapron – membre du Comité Directeur du CRAPS

* Vladimir Jankélévitch, l’Esprit de résistance, Albin Michel, 2015
 
 
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