Crise du travail : et si le rêve était la solution ?

Pour une grande partie des Français, « rêver en entreprise » est « vital » affirme une étude des sociétés de conseil Capgemini Consulting et The Boson Project. Si laisser aller son imagination au travail apparaît saugrenu en ces temps de crise et de course à la productivité, cette enquête montre qu’au contraire, le rêve constitue un puissant moteur pour attirer les talents, les inciter à s’engager. Et, in fine, en tirer le meilleur.

Une étude sur « le rêve en entreprise », il fallait oser ! A ce titre, l’enquête des cabinets de conseil Capgemini Consulting et The Boson Project apparaît, c’est peu dire, comme un ovni. Aujourd’hui, beaucoup de Français ne s’épanouissent plus du tout au travail. Certains s’y rendent même avec la peur au ventre. Celle-ci débouche parfois sur de fulgurants « burn out », ces épuisements professionnels qui, contrairement à certaines idées reçues, touchent souvent les meilleurs éléments.

Les raisons sont multiples et connues : il y a d’abord la crise, qui a fragilisé de nombreux secteurs de l’économie. Pour garder la tête hors de l’eau, de nombreuses sociétés ont revu les objectifs de leurs troupes à la hausse malgré des baisses d’effectifs. « Faire toujours plus avec moins » est, semble-t-il, devenu le credo – et le mal ? – du début du XXIe siècle.

Rêver, « une impérieuse nécessité »

Quant à la révolution numérique, celle-ci a accouché de nouveaux acteurs, qui malgré leur caractère innovant, mettent à mal certaines activités traditionnelles. Les taxis, en croisade contre Uber, et les hôteliers, remontés contre Airbnb, ne démentiront pas. En outre, la digitalisation du travail a fait voler en éclat les frontières entre vie personnelle et professionnelle. Là encore, les accros au smartphone à l’affût du moindre mail de leurs chefs, y compris pendant leurs congés, ne le savent que trop bien. En clair, le monde du travail s’est mué en un territoire hostile pour un grand nombre de Français.

Dans cet univers parfois violent de course effrénée à la productivité, franchement, quelle place pour le « rêve » ? Si la démarche paraît saugrenue au premier abord, Capgemini Consulting et The Boson Project se sont demandés si celui-ci avait sa place dans le monde professionnel. Et surprise : 82% des 2.500 répondants de cette enquête (dont, point important, 70% ont moins de 35 ans, sont cadres et salariés à temps plein) jugent que « rêve » et « entreprise » constituent « un couple compatible ». Mieux, pour 62,5% d’entre eux, « rêver en entreprise » apparaît « vital ». « Il constitue une impérieuse nécessité », souligne Marianne Urmès, du Boson Project.

Un gage d’engagement

Pourquoi ? Parce que le rêve constitue « l’une des clés fortes de l’engagement des salariés », assure Nicolas Mariotte, directeur au sein du pôle Stratégies innovantes et transformation chez Capgemini. L’idée, en somme, c’est qu’un « collaborateur-rêveur », qui réfléchit sur sa manière de travailler et a son mot à dire sur les projets auxquels il participe, s’impliquera in fine davantage dans son travail. En laissant aller son imagination, il gagne en liberté, n’est plus un bête pion obéissant et au garde-à-vous. Porté ainsi par un sentiment d’accomplissement de soi, il ne comptera, dans ce schéma, plus son temps. Il fera tout pour arriver à ses fins, ce qui profitera, par voie de conséquence, à son employeur.

C’est du moins l’analyse de l’étude de Capgemini Consulting et The Boson Project. A la question « qu’est-ce qui te pousserait à te dépasser », 47% des répondants votent pour « un projet qui [leur] parle », 27% signent pour « des challenges de fou ». « L’argent », lui, ne réunit que 7% des suffrages. Des résultats qui ne surprennent guère Sébastien Forest, le fondateur d’Allo Resto. Pour lui, « le rêve et l’amour » sont « des composantes de base », « un des moteurs de l’entreprise pour emmener une équipe vers un objectif ». Il cite un exemple célèbre : celui de la NASA. Dans les années 1950-1960, l’agence spatiale américaine a su galvaniser ses ouailles avec « le rêve fou de faire marcher un homme sur la Lune ». Lequel s’est réalisé avec la mission Apollo 11 de Neil Armstrong, le 20 juillet 1969.

Vers « une économie de l’imagination » ?

Pour Sébastien Forest, trouver un objectif mobilisateur et fédérateur est une chose. Mais le plus dur, souligne l’entrepreneur reconverti en business angel, est de trouver « le rêve d’après ». Un sacré défi que d’après lui, la NASA n’a pas réussi à relever. « Après son exploit, l’agence spatiale a connu des années difficiles », constate-t-il, se rappelant les terrifiantes « explosions de navettes juste après leur décollage ».

Dans tous les cas, cet exemple rappelle que le rêve comme moteur est tout sauf une idée récente dans le monde de l’entreprise. La conjoncture maussade ainsi qu’une culture du management fondé sur la pression psychologique et une productivité sans âme l’auraient-ils grippé ? Très probablement. D’après Marianne Urmès, « le rêve a besoin de temps, de projets où on se réalise ». Mais également de managers à l’écoute de ses troupes, « et non de simples donneurs d’ordres ». Or ces trois conditions semblent relever de l’utopie dans beaucoup de sociétés. Un cadre obnubilé et stressé par ses objectifs de ventes va-t-il offrir plus de temps à ses « N-1 » ? Pas sûr… Reste qu’aux yeux d’Emmanuelle Duez, du Boson Project, seules les entreprises qui sauront redonner de l’espace à ses collaborateurs s’en sortiront. « Celles qui ne feront rien mourront, car on est en train de basculer, progressivement, d’une économie de la production à une économie de l’imagination », juge-t-elle.

Source : latribune.fr