Chômage numérique: un mythe s’effondre

Selon une étude approfondie de l’OCDE, le numérique ne menace pas un emploi sur deux mais à peine un sur dix. Reste que le filet social et les compétences devront s’adapter.

Donc la moitié d’entre nous vont devenir superflus. Des robots ou des intelligences artificielles vont bientôt nous prendre nos jobs. Telle est en tout cas la prédiction d’une étude d’Oxford publiée en 2013 qui ne cesse de connaître depuis des répliques à gros succès médiatiques. Cette prospective annonce que 47% des emplois seront remplacés par des technologies numériques aux Etats-Unis. Sur la même base, d’autres enquêtes ont avancé les chiffres anxiogènes de 48% en Suisse, 42% en Allemagne, 47% en Suède…

Une minute! Le monde est-il si simple (ou déterministe)? Une journée entre l’OCDE et Ouishare – le festival de l’économie collaborative, là où s’inventent les métiers de demain liés aux plateformes numériques – permettait récemment d’y voir plus clair à Paris.

Premier constat: la transformation numérique efface jusqu’aux classiques oppositions idéologiques incarnées par la géographie urbaine. Les mutations du travail exposées lors du Festival Ouishare, qui se tenait dans le nord-est (ex-ouvrier) de Paris, rejoignaient les constats sur la mutation de l’emploi que faisait la très institutionnelle OCDE à l’extrême ouest (bourgeois) du XVIe arrondissement. Une mise en abyme qui abolissait les spectres habituellement évoqués à propos de la «disruption» du travail. En en faisant surgir de nouveaux.

Les compétences ne s’automatisent pas

Evidemment, sur la forme, les présentations différaient radicalement: PowerPoint et statistiques au château de la Muette. Partages d’expériences et ateliers collaboratifs sous le chapiteau du Cabaret-Sauvage de la Villette. Mais sur le fond, on parlait de la même chose. Commençons par le point de vue du château.

L’équipe de Stefano Scarpetta, directeur du Travail et des affaires sociales de l’Organisation de coopération et de développement économique des 34 principaux pays industrialisés, est descendue dans les détails de l’étude des chercheurs d’Oxford. «Le problème avec leur méthodologie, c’est qu’elle suppose que tous les emplois sont identiques au sein d’une profession et dans tous les pays. Or, ce n’est pas le cas», explique Stefano Scarpetta.

Les experts de l’OCDE se sont servis de leurs propres données sur les compétences des adultes (l’étude PIAAC) pour analyser les tâches à l’intérieur de chaque emploi et voir celles qui sont effectivement menacées par la transformation numérique. Selon cette analyse, ce ne sont plus que 9% des employés en moyenne dans les pays de l’OCDE qui ont des emplois dont plus de 70% des tâches sont remplaçables par des technologies numériques. Les experts de l’OCDE concluent que les travailleurs ne seront pas remplacés par des logiciels.

Par contre, l’automatisation va provoquer de profonds changements de l’organisation du travail comme des compétences nécessaires. L’OCDE observe ainsi que l’économie numérique a déjà fait émerger de nouvelles formes de travail dans la sharing economy, l’économie collaborative, ou les «social business» basés sur les réseaux sociaux. «Cela permet aux travailleurs de gagner en flexibilité et de percevoir un revenu supplémentaire tout en optimisant l’allocation de la ressource travail pour les entreprises», relève Stefano Scarpetta.

La «cyborgisation» du travail

Cette autonomie et ces opportunités résonnaient en harmonie avec les interventions des geeks de Ouishare. Ainsi, pour Lee Bryant, directeur de l’entreprise de transformation digitale Postshift en Grande-Bretagne: «Ce qui est en cause, c’est l’organisation tayloriste du travail. Les postes qui sont les plus à risques sont ceux du management intermédiaire, symbole de l’entreprise hiérarchique.»

Il en veut pour preuve les développeurs qui valorisent déjà plus la reconnaissance de leurs pairs dans d’autres entreprises que celles de leurs chefs. Dans une veine voisine, Primavera De Filippi, chercheuse au CNRS et à Harvard, expliquait que «les nouvelles formes d’organisations décentralisées et autonomes (DAO) générées par internet ne remplacent pas les travailleurs créateurs producteurs, mais leur encadrement».

Même la nouvelle vague d’intelligence artificielle ne parvenait pas à ébranler l’optimisme des makers, hackers et autres start-uppers de Ouishare. Lee Bryant considère que «l’intelligence artificielle n’est pas là pour remplacer les travailleurs mais pour en augmenter les capacités». Il parle de «cyborgisation» et cite l’exemple des cobots, ces robots qui collaborent avec des humains. Un exemple qui résonnait avec un autre entendu à l’OCDE: «Loin d’avoir remplacé les journalistes sportifs, les robots journalistes ont permis le traitement des résultats des ligues subalternes qui n’étaient pas exploitées jusque-là.»

Le sparadrap des free-lances

Ces constats convergents – bien qu’émanant d’observateurs à ce point différents – butaient cependant sur une question fortement associée à l’organisation du travail dans nos sociétés. Celle du filet social qui revenait comme le sparadrap du capitaine Haddock.

A la Villette, le revenu de base universel séduisait une population où le statut d’indépendant est la norme. Mais l’OCDE, qui a une conception démographique plus large que celle des hipsters des espaces de coworking, se demandait si la transformation du travail par l’automatisation ne va pas aboutir à créer un lumpenprolétariat de travailleurs indépendants, tributaires de plateformes qui ont numérisé le travail sur appel .

«Dans ce contexte, quel est l’avenir des négociations collectives pour conventionner les salaires? Comment s’adapteront les différents modèles de protection sociale?», demandait Stefano Scarpetta. «La réalité légale aujourd’hui est que les indépendants n’ont pas droit aux prestations de chômage dans 19 des 34 pays de l’OCDE, ni à une couverture des accidents du travail dans 10 pays», précisait-il, avant d’égrener les interrogations sur les retraites, la formation continue, la progression des carrières, l’accès au crédit…

Ni l’OCDE ni les geeks de Ouishare n’ont de réponse sur ces sujets. A défaut de supprimer le travail, le numérique demande d’adapter l’acquisition des compétences et le cadre social. Là, il y a du boulot!

Source : bilan.ch