Chômage en Europe : le remède miracle existe-t-il ?

Selon les derniers chiffres d’Eurostat, publiés en mars, le chômage est en baisse depuis plusieurs années dans la plupart des pays européens. Une tendance cependant limitée en France, où le nombre de chômeurs avoisine encore les 10%. Afin de renouer avec l’emploi, une majorité d’Etats membres ont fait le choix d’assouplir leur marché du travail en introduisant plus de flexibilité. Une stratégie qui semble inspirer Emmanuel Macron, qui s’apprête dès cet été à réformer, par ordonnances, le marché du travail français.

Flexibilité et assouplissement

Avec près de 20 millions de personnes sans emploi, le taux de chômage dans l’Union européenne atteignait 8% en mars 2017. Un chiffre en baisse continue depuis 2013 et qui concerne aujourd’hui 23 Etats membres de l’Union européenne.

« Mini-jobs » en Allemagne, « contrat zéro heure » au Royaume-Uni, ces dernières années, les pays européens semblent avoir emprunté le chemin de la flexibilité pour combattre le chômage. Non sans résultats.

Or le plus souvent, ce sont des gouvernements de centre-gauche qui ont mené les reformes les plus profondes du marché du travail. C’est le cas notamment au Royaume-Uni, pays dans lequel le chômage a baissé de près de 3,5 points entre 2011 et 2017, passant de 8,1% à 4,7%, le score le plus bas depuis 1975. Pour ce faire, la généralisation des contrats « zéro heure », créés par le travailliste Tony Blair en 1996, semble ne pas avoir été neutre. Ce type de contrat se caractérise par l’absence d’indication horaire ou de durée minimum de travail dans l’accord conclu entre l’employeur et le salarié, permettant ainsi à l’entreprise de s’adapter en permanence à l’activité. Relativement peu utilisé au début, son usage s’est généralisé sous le gouvernement, conservateur, de David Cameron à partir de 2010.

En Allemagne où le taux de chômage est désormais le plus bas d’Europe avec un niveau enviable de 3,9%, c’est également un gouvernement de centre-gauche, celui de Gerhard Schröder, qui a fait le pari de la flexibilité, en entreprenant dès 1998 un large plan d’assouplissement du marché du travail. De pair avec Peter Hartz, ancien directeur du personnel de Volkswagen, M. Schröder a en effet mené, de 2003 à 2005, des réformes drastiques portant sur la libéralisation du marché de l’emploi, la refonte de l’assurance-chômage ou encore la facilitation du travail temporaire. Des mesures qui, alliées à une forte innovation de la production et de l’organisation des entreprises, ont contribué à faire de « l’homme malade » de l’Europe, comme était surnommée l’Allemagne à cette période, la première économie du Vieux Continent.

En Europe du sud, le chômage est également en baisse depuis quelques années suite à un assouplissement du marché du travail. Ces réformes ont, ici aussi, porté leurs fruits, notamment en Italie, où « la vague réformiste » de Matteo Renzi (centre-gauche), élu sur un projet de révision du fonctionnement du marché du travail, a semble-t-il permis d’inverser la courbe du chômage en 2016 – en dépit d’un léger retour à la hausse en mars dernier. Ce « Job act » italien a notamment revu le fonctionnement du CDI, qui se traduit désormais par une période d’essai rallongée, allant jusqu’à une durée de trois ans, et incluant une augmentation graduelle des indemnités selon l’ancienneté de l’employé.

Même chose en Espagne où le chômage est repassé sous la barre des 20% au troisième trimestre de 2016 après avoir atteint le chiffre de 26,1% en 2013. Une première en six ans, synonyme pour certains de « miracle » économique, même si le taux de chômage des jeunes culmine toujours à 40,5%. Pour faire face à l’envolée du chômage d’après crise, le gouvernement, conservateur cette fois, de Mariano Rajoy, a rendu son marché du travail plus flexible en assouplissant notamment les conditions d’embauche et de licenciement ou encore en instaurant la suprématie des accords d’entreprise sur les conventions de branches.

Des résultats à nuancer

L’ensemble des pays européens a donc misé sur un système dit de « flexisécurité » pour parvenir à une réduction du nombre de demandeurs d’emplois. Cependant, si l’indicateur du chômage en Europe semble revenir au vert, ces bonnes performances sont à relativiser, estime Eric Heyer, directeur du département analyse et prévision de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Interrogé par Toute l’Europe, ce dernier distingue « les bonnes et les mauvaises baisses du chômage« .

Selon lui, le taux de chômage ne peut être le seul indicateur à observer pour conclure d’une amélioration de la situation sur le marché du travail. « Il y a dans certains pays européens des baisses du chômage qui s’accompagnent au même moment d’une baisse du taux d’activité puisque les chômeurs sont découragés« . Pour ceux qui ont véritablement retrouvé un emploi, il est en outre indispensable « d’observer quel type d’emploi ils ont trouvé (…) : s’agit-il d’un emploi à temps partiel ou à temps complet ? Si c’est à temps partiel est-ce qu’il est subi ou voulu ou encore quel est le salaire proposé ?« .

Les mérites du « miracle espagnol » sont également à discuter, ajoute Eric Heyer, qui y voit plutôt une reprise de la création d’emplois après des destructions massives. « L’Espagne a créé 1 million d’emplois », mais « après en avoir détruit 3 millions », rappelle-t-il. La diminution du chômage en Espagne serait donc en trompe-l’œil, et se caractériserait plutôt par une reprise dans le secteur du tourisme et du bâtiment. Cette embellie ne serait donc « pas durable » pour Eric Heyer, qui alerte sur la possible apparition d’une nouvelle « bulle » espagnole.

Autant de flexisécurités que de pays

La généralisation du recours à la flexisécurité en Europe cacherait ainsi des modèles et des résultats tout à fait contrastés. L’approche anglo-saxonne, très libérale, ne réserve par exemple que peu de droits aux salariés. Un constat qui agite notamment les syndicats britanniques, inquiets de  l’augmentation de l’incertitude pour des salariés qui ne peuvent prévoir leur taux d’activité et ainsi leur rémunération. A cela s’ajoute également l’absence de congés payés et d’indemnités maladie, ou encore le durcissement des règles d’attribution de l’indemnisation chômage introduit par le Welfare Reform Act de 2012. En 2015 près de 1,5 million de salariés britanniques ont signé un contrat « zéro heure ». Selon Eric Heyer, cette flexibilité sans sécurité est la cause de phénomènes majeurs comme la crise des subprimes, « née d’emplois très mal rémunérés, restreignant par exemple la possibilité d’accéder à un logement ou de consommer, compensés par un recours massif au crédit« .

 

Tony Blair et Gerhard Schröder

 

Dans d’autres pays, l’adoption de la flexisécurité s’est effectuée de manière moins brutale pour les travailleurs. C’est notamment le cas de l’Allemagne qui s’appuie sur un système de cogestion, où les syndicats, « garde-fous » des droits des salariés, sont partie prenante dans l’entreprise. Une situation plus propice au maintien des droits des travailleurs, mais qui n’a cependant pas empêché la multiplication du nombre de mini-jobs dans le pays et l’augmentation de la précarité. Consciente de ces dérives, la chancelière allemande, Angela Merkel, a annoncé en 2014, vouloir s’attaquer à « la face sombre » des réformes du marché du travail en « apportant de nouvelles corrections« . A titre d’exemple, la cheffe du gouvernement allemand a notamment mis en place, dans le cadre du contrat de coalition avec les sociaux-démocrates en 2015, un salaire minimum. Une première dans le pays.

Une troisième variante de la « flexibilité sécurisée » est le modèle scandinave. Le plus « complet » selon Eric Heyer. Il se caractérise par une forte souplesse du marché du travail, mais un niveau de prélèvements obligatoires élevé. « Ce sont les seuls pays qui ont réussi à avoir un taux de chômage faible et un taux de pauvreté bas« , explique l’économiste. Selon lui, un niveau élevé de cotisations est nécessaire pour corriger les inégalités sociales induites par une plus forte flexibilité du marché du travail.

Quel(s) modèle(s) pour Macron ?

Emmanuel Macron, président nouvellement élu, prévoit lui aussi de flexibiliser le marché du travail français, dès l’été et par ordonnances. Dans la lignée de la loi El Khomri de 2016, entrée en vigueur après le recours à l’article 49.3 par Manuel Valls, M. Macron souhaite réformer le fonctionnement de l’assurance chômage et négocier au plus près du terrain des principes fondamentaux comme les horaires effectifs ou l’organisation du travail.

Pour Eric Heyer l’approche de la flexibilité proposée par le nouveau locataire de l’Elysée se rapprocherait du modèle allemand. En effet, Emmanuel Macron entend donner une primauté aux accords à l’intérieur des entreprises. Cependant, « dans le modèle rhénan, les salariés ont une place dans le conseil d’administration des entreprises par le système de cogestion et son partie prenante« , nuance Eric Heyer. Le risque, poursuit-il, étant d’inverser la hiérarchie des normes et de contourner le dialogue social, dans la mesure où les syndicats sont peu puissants à l’intérieur des entreprises françaises. Si M. Macron souhaite se rapprocher du modèle allemand, il doit donc accompagner ses réformes d’une augmentation du pouvoir des syndicats dans les entreprises et par l’instauration d’un véritable modèle de cogestion.

Par ailleurs, avec son projet d’universalisation de la sécurité sociale, le nouveau président se rapprocherait également du modèle scandinave. L’assurance chômage, financée par l’impôt, deviendrait donc accessible à tous. Cependant, par ce biais, il est probablement que le montant des indemnités serait revu à la baisse, dans la mesure où de nouvelles dépenses publiques dans ce domaine ne sont pas au programme du fondateur d’En Marche.

Au fond, la volonté du nouveau président de flexibiliser le marché du travail français, si elle souhaite se rapprocher du modèle scandinave, pourrait manquer d’une dimension redistributive suffisante. Alors qu’il s’agit, comme l’analyse également Bruno Palier, directeur de recherche au CNRS, du seul moyen de maintenir les inégalités de revenus à des niveaux limités comme au Danemark ou en Suède. Le choix d’un modèle de flexisécurité s’apparente donc à un choix de société, pour lequel, achève Eric Heyer, il n’y aurait pas de « secret » : la protection des travailleurs a un prix.

Source: touteleurope.eu