Cancer : la tentation de l’interprétation psychologique

Quand bien même l’influence du psychisme sur la maladie n’est pas démontrée, la plupart des patients cherchent à donner du sens au mal qui les frappe.

Tous les soignants l’observent. À l’annonce du diagnostic, la question revient presque systématiquement: «Pourquoi moi?» Une tumeur au sein, une lésion au foie
 Quel que soit le couperet, il sidère le patient et lui paraît absurde, incompréhensible. D’ailleurs, à ce jour, les médecins n’ont pas de réponse précise à donner. Multifactorielle, singulière à chaque fois – ne prescrit-on pas désormais des traitements personnalisés? -, la maladie cancéreuse reste opaque quant aux causes exactes de son apparition.

Bien sûr, la psycho-neuro-immunologie investigue du côté de l’immunité, bien sûr on a identifié des liens entre dépression et récidive, bien sûr on peut dire à un fumeur invétéré que son cancer du poumon est probablement dû à son tabagisme, mais qu’en est-il de cette jeune femme atteinte d’un cancer des ovaires, de cet adolescent qui «fait» une leucémie?

Ne supportant pas cette absence de réponse, certains n’hésitent pas, de manière «sauvage», à invoquer des raisons d’ordre psychologique. Agacée par cette tendance rapide à «interpréter la maladie de l’autre», l’éditrice et auteur Pascale Leroy livre un témoignage acéré sur ce qu’elle a dû entendre durant la maladie de sa sœur aînée, atteinte au cerveau d’une tumeur agressive, du même type que celle qui avait tué leur mère vingt-cinq ans auparavant (Cancer et boule de gomme, Éd. Robert Laffont).

Sentiment de culpabilité

«J’ai eu droit à toutes sortes d’explications psychologisantes assénées avec certitude, du type: Il n’y a pas de hasard” ou “Un glioblastome? Oh, ça, c’est dû à un non-dit€, ou des proches faisant des références à son divorce, etc., confie Pascale Leroy. Le pire étant quand même venu d’une gastro-entérologue résumant le destin de notre lignée féminine: âœOui, évidemment, toutes des femmes de tête!€» Pascale Leroy, adepte de la psychanalyse, ne rejette pas l’approche psychosomatique. Simplement, elle déplore «des interprétations un peu faciles».

Le plus souvent, cette tentation vient des proches, les amis du malade, les médecins, eux, restant plutôt vigilants à ne pas diffuser de fausses explications. «C’est un sujet explosif, résume le Dr Laurent Zelek, directeur du département oncologie à l’hôpital Avicenne de Bobigny. Car si l’on sait que les patients recevant un soutien psychologique vont mieux et rechutent un peu moins, aucune preuve n’a été faite de l’influence d’une dépression ou d’un traumatisme sur la genèse d’un cancer. D’autre part, nous, médecins, nous vivons dans le présent, la recherche de traitements adéquats en médecine somatique. Face à un nouveau patient, nous n’en sommes pas à nous poser la question du pourquoi.»

Plus réfractaires encore à l’explication psychologique, et c’est bien sûr paradoxal, les psycho-oncologues et psychanalystes. «Cette question du pourquoi j’ai un cancer?€ touche à une dimension fondamentale dans notre approche, la culpabilité, explique Élise Ricadat, psychanalyste qui travaille en oncologie. Or il est tout à fait différent d’explorer ce sentiment de culpabilité ou d’absurdité dans le cadre d’une psychothérapie et lorsqu’elle vous est assénée de l’extérieur. Ce qui aurait pu être l’objet d’un travail de symbolisation essentiel risque alors d’être contre-productif.»

Donner du sens

Si ni les médecins ni les psychologues ne souhaitent s’engouffrer dans cette interrogation sur les causes, les malades, eux, dans une grande majorité, attribuent souvent leur cancer à un traumatisme, un stress chronique ou une rupture affective difficile. Il suffit de lire les témoignages sur les forums ou chez les libraires pour mesurer cette nécessité de donner du sens, après coup, à ce qu’on ne comprend ni ne maîtrise. Même David Servan-Schreiber, chercheur invétéré dans ce domaine, attribuait sa rechute, dans le livre testament qu’il a laissé, au stress positif né de son succès, une forme de surexcitation qui l’avait insidieusement amené à négliger repos, sommeil, tranquillité d’esprit.

«Cet inventaire de chacun avec son histoire, sa personnalité, est évidemment incontournable, observe Pascale Leroy. C’est le travail subjectif et nécessaire de tout malade, qui se fait souvent avec la certitude que si l’on comprend pourquoi le cancer est arrivé, on guérira. Mais les raisons qui étaient valables pour ma sœur, par exemple, ne le sont pas pour d’autres.» Pour cet auteur, les vraies motivations à trouver des causes psychologiques au cancer sont aussi ailleurs: dans le refus très contemporain d’accepter le mystère. Mystère de la vie, de la mort, et de notre condition si vulnérable.

Source : lefigaro.fr